>Jardins secrets !

Réfléchir, analyser et commenter l'actualité, la marche du temps a toujours été pour moi un centre d'intérêt vital, doublé d'une passion dévorante. Nous ne sommes rien sans les autres. S'ouvrir au monde, c'est se donner la chance de vivre davantage. Pourtant, en chacun d'entre nous se cache une réserve à deux sources. L'une s'abreuve de la peur de l'inconnu, qui donne lieu, ici et là, à la méfiance, au rejet et à la haine, dans son expression extrême. L'autre se nourrit du besoin d'être aimé et d'aimer, de l'altérité, de la compassion, indispensables à notre survie. Le sage est celui qui gère, sans la nier, la première et qui, dans le même temps, s'approprie les richesses de la seconde. Voilà un chemin difficile, c'est vrai, mais à la portée de tous. Il parle de notre humanité; ce qui constitue l'unité du singulier à l'universel. Le tout n'existe que parce que nous le pensons. 

Je suis un écrivant, pas un écrivain, celui qui ne passe aucune journée sans s'adonner aux pages blanches. Je n'ai jamais su pourquoi, dès l'enfance, les mots qui se créaient dans ma tête avaient eu très tôt un urgent besoin de se déployer sur du papier de machine à écrire, un doigt pour chaque touche, puis, bien des années plus tard, sur l'écran lumineux de mes ordinateurs. De nombreux textes se sont ainsi invités dans mes nuits et mes jours. Regarder et ressentir la vie, les joies et les peines, les tragédies, il y en eu, les bonheurs, il y en eu, la retranscrire aussitôt ou la laisser murir dans la réserve à haïr et à aimer. Voilà ce que je fis au fil du temps passager. J'ai tenté de ne pas haïr, malgré les gestes irréparables. J'ai désiré aimer, être aimé, mes poèmes et mes textes saisonniers, récits courts ou longs, tracent un chemin qui entrouvre, pas plus, sur mes jardins secrets.  


>On ne revient jamais du pays de son enfance !

Les collines et la vallée du Ry-Ponet, ses 600 hectares d'aventure, ont été nos espaces de liberté en culottes courtes. Jouxtant notre quartier, je crois qu'aucun de mes amis d'enfance ne me contredira; nous y avons été heureux, nous y avons passé de merveilleuses heures aux quatre saisons. Mes souvenirs sont aussi présents en moi qu'il y a 45, 50 ans. En été, jeux de piste, gendarmes et voleurs, soldats américains et allemands depuis le fortin/casemate de la Seconde Guerre mondiale, maraude dans les vergers voisins, pommes, poires, prunes immangeables, trophées dérisoires, montée périlleuse sur les wagons des trains de marchandises qui y passaient à vitesse réduite, équitation, c'est là où j'ai appris à aimer pour toujours les chevaux, ces animaux extraordinaires. En automne, cueillette de champignons, ramassage de marrons et de châtaignes, constitution d'herbiers. En hiver, luge et traineau sur les pentes qui nous emportaient vers le Ry Poney, ce petit ruisseau du fond de la vallée, qui séparait la colline de Sainte-Anne du Bois du Baron. Entre Noël et Nouvel An, coupe de houx et de gui pour offrir en bouquets à nos mamans. Au printemps, redécouverte des senteurs enivrantes de la nature à pleins poumons, éblouissement devant une renaissance prometteuse. En toutes saisons, foot sur un terrain vaguement aménagé en attendant de redescendre plus bas et de jouer nos matchs en rouge et bleu au Sart Moray. C'est cet endroit magnifique qu'un promoteur immobilier veut aujourd'hui détruire avec la complicité non avouée de la Ville de Liège. Vous avez remarqué, il y a toujours un bétonneur quelque part pour saccager l'aube de nos souvenirs et défigurer ce que nous avons de plus sacré en dehors de nos enfants, la beauté de Gaïa et nos paysages intimes. Je n'ai rien inventé, Alain Fournier m'en est témoin, on ne revient jamais du pays de son enfance. Le 28 octobre 2017. 

>Michelle, tendre et discrète épouse ! 

J'ai rencontré ma future seconde épouse au lycée, à l'Athénée Royal d'Angleur, commune de la périphérie sud-ouest de Liège, fusionnée, en 1975, avec la Cité ardente (en Belgique francophone, pour l'enseignement public, on parle d'athénée, qui, contrairement aux apparences, est du genre masculin). J'avais 18 ans, je terminais mes études secondaires (on dit ici, à l'ancienne, les humanités). Notre professeur d'histoire était malade et devait être remplacé. Une très belle et timide enseignante, fraîchement sortie de l'université, se présenta à la classe un beau matin. Comment dire ? Dès sa première prise de parole, qui n'avait rien de doctorale, malgré la science historique dont elle fit preuve ensuite, je fus littéralement chamboulé à la fois par la résonance et, il faut le reconnaître, l'apparence de cette jeune femme. Cependant, je ne tardai pas à découvrir qu'elle était fiancée à un étudiant en médecine et qu'ils projetaient de se marier. Ils eurent deux magnifiques garçons, à l'intelligence vive et à l'humour affûté, mes beaux-fils aujourd'hui, Nicolas, chirurgien, et Renaud, ingénieur commercial. Contrairement à Emmanuel Macron, qui, du haut de ses 17 ans, n'hésita pas à se lancer à l'assaut de sa professeure de théâtre, Brigitte Trogneux, femme mariée avec trois enfants, fille d'une famille bourgeoise de riches commerçants d'Amiens, moi, je rasai les murs dans la maison familiale que je fréquentais du docteur C, papa de Michelle, et n'osai jamais déclarer ma flamme à cette professeure d'histoire si mystérieuse et si inaccessible. 35 ans plus tard, à l'occasion des 50 ans d'un ami et beau-frère de Michelle, 9 ans après mon divorce avec Nathalie et quelques vaines tentatives, je décidai d'appeler cet amour de jeunesse, qui ne demandait qu'à renaître. Je savais que Michelle avait elle-même divorcé de son mari de médecin depuis une vingtaine d'années et que personne, à ma grande joie, n'occupait son coeur. C'est ainsi que je tombai sur sa messagerie vocale et que, idiot, je balbutiai quelques phrases embarrassées et drolatiques. Nous déjeunâmes quelques semaines plus tard dans un restaurant liégeois à la mode. Je résidais toujours à Bruxelles à l'époque, mais, près de 20 ans après mon départ, je retrouvai ma ville natale pour vivre enfin avec celle qui m'avait fait rêvé adolescent. L'année suivante, avant que de nous envoler pour l'Egypte, nous nous mariâmes en la mairie de Liège, place du Marché, devant nos proches, amis et notre cher Perron, symbole sacré des libertés liégeoises. Cela fait 10 ans que j'ai la chance d'accompagner Michelle au chemin des écoliers, car, tout, dans mon tracé, ignore le vol d'oiseau. Toute mon existence est là, dans la somme d'étapes, d'expériences et d'épreuves qui, toujours, sans se lasser, tourne le regard à l'alignement des planètes, autre différence avec Emmanuel Macron. In fine, je peux dire que la chance m'a souri et que, de mes compagnes, toutes femmes de grandes qualités humaines, Michelle est celle que j'ai choisi pour parcourir à ses côtés les derniers sentiers de l'espoir. 21 septembre 2017.

>Sarah, notre fille, et Nathalie, la vie ! 

Sarah est la plus belle histoire de ma vie et je la dois à ma première épouse, sa maman, Nathalie. Nous avons échoué à créer un projet commun au long cours. Mais quel bonheur ce fut que d'accueillir ce bébé toujours souriant et de bonne humeur, qui nous faisait rire aux larmes, tant sa joie d'être là, transmise au travers ses fous-rire, était captivante ! Nathalie et moi avons, je crois, réussi notre divorce, malgré les inévitables tensions, qui, à aucun moment, n'ont revêtu les armures de la guerre civile, si prisée par trop de couples en rupture en ces temps barbares. Le bien-être et l'intérêt de notre enfant passèrent toujours avant nos reproches, nos regrets et nos remords, vite oubliés par la sincérité et la qualité de notre relation. Nathalie rencontra et épousa Stéphane, un homme que j'aime et qui sut aimer et respecter Sarah. Je lui en suis infiniment reconnaissant. De mon côté, vous l'avez lu, j'ai retrouvé et épousé Michelle, ma belle, qui, elle-même, sous une discrétion pudique, témoigna à Sarah un amour profond. Nathalie et Michelle sont amies et nos deux couples, d'un passé bouleversé pour chacun, ont su faire un présent bouleversant d'amitié et d'amour. Sarah en est le fruit accompli et sa trajectoire, son être social et sociable, en appétit de vie, ses brillantes études de médecine, tout, nous dit que nous avons réalisé là, tous ensemble, j'ose l'écrire, une oeuvre de civilisation, au sens du refus absolu du pouvoir des instincts, au choix difficile de les maîtriser, en symbiose avec la phrase d'Albert Camus, "Un Homme, ça s'empêche !". 21 septembre 2017.

>Mémoire de famille


Un chaud souvenir d'un repas partagé en famille dans mon ancien appartement de Woluwé-Saint-Pierre. Pour nous, la famille inclut aussi les ex, ce qui en étonne, voire choque plus d'un. Il y a là mon épouse, Michelle, mon ex-épouse, Nathalie, toutes deux amies, son mari et mon ami, Stéphane, mes ex-beaux-parents, Nicole et Willy, que j'adore, ainsi que notre fille, Sarah, le soleil de ma vie. Le frère de Sarah  Alexandre, n'est pas sur la photo, il doit s'affairer sur la terrasse. C'était il y a trois ans. Comme chaque année, nous remettons ça fin juin. Mais celle-ci est particulière. A l'occasion de ma mise à la retraite dans une semaine, demain, nous irons déjeuner ensemble dans un bon restaurant liégeois le long de la Meuse. J'ai donné cours de philosophie morale à mes ados pendant 14 ans. Je ne regrette rien, surtout pas la bouillie bureaucratique et idéologique que le ministère de l'enseignement impose aux professeurs. Eux, les jeunes, leur vitalité, la vie et l'espoir qu'ils incarnent, me manqueront. Une nouvelle étape s'ouvre devant moi. J'espère être à la hauteur de cette dernière partie de mon existence. 

23 juin 2017.

>Mémoire de famille

Comme chaque année, le congrès mondial de cancérologie se tient à Chicago. Ce rappel me plonge 6 et 37 ans en arrière. Ma sœur, Andrée, souffre d’un cancer des ovaires depuis plus d’un an. Elle a subi une opération d’ablation, puis plusieurs chimiothérapies, toutes plus invasives et cruelles les unes que les autres. Début mars 2011, l’oncologue du CHU de Liège lui dit qu’elle a perdu la guerre contre le crabe qui lui ronge les organes génitaux et ventraux, l’abdomen, via le péritoine, étant totalement métastasé. Elle lui annonce froidement qu’elle ne pourra plus manger et qu’elle devra dépendre pour sa survie d’une sonde gastrique. Andrée, qui n’a jamais fréquenté les demi-mesures, prend, seule, la décision d’introduire une requête d’euthanasie. Les papiers signés, elle se met en attente, en phase de combat ultime, de charge finale. Je la vois chaque jour à l’hôpital, couchée dans son lit de souffrance et de révolte. Les semaines passent. Fin mars, Ireine, notre maman, agonise à son tour dans un autre lit clinique, aux Bruyères. Les deux femmes ne se sont jamais bien entendues. Une dernière rupture avait eu lieu quelques mois auparavant. Apprenant la mort prochaine d’Ireine, Andrée, surpassant sa misère physique et sa rancune, demande à son compagnon de la conduire au chevet de notre mère. Nous sommes tous là, la famille, pour accompagner les dernières heures d’une vieille dame originale et fantasque. Soudain, la porte de la chambre s’ouvre sur un regard noir du feu de la guerre, celle qu’Andrée mène contre son cancer, contre son destin. Nous sommes tétanisés par la scène qui suit. La fille digne et courageuse s’écroule sur le corps de la mère digne et mourante, les larmes coulent dans cette pièce comme un torrent de désolation. Les deux femmes s’échangent leur dernière intimité, dont nous ne saurons rien. Notre sœur courage repart aussitôt vers sa propre issue. Il y a des moments dans la vie où l’espoir est un luxe inaccessible. Le lendemain, 30 mars 2011, vers 19 heures 30, Ireine s’éteint doucement pendant ma brève absence. A-t-elle attendu que je méloigne pour m’éviter les effusions de son départ ? La cérémonie d’inhumation se passe en présence d’un halo, celui d’une sœur incapable d’assister aux adieux d’une autre, fût-elle sa maman, elle qui attend, de l’autre côté de la vallée, sur la colline du Sart-Tilman, sa dernière solitude. Me revient alors le souvenir de l’annonce du décès de ma grand-mère paternelle, Léonie. Le 10 octobre 1980, après 40 années passées en asile psychiatrique, elle rend l’âme. Le soir même, Charles, mon papa, l’homme qui m’a aimé au-delà du sang, agonise depuis près d’un an d’un cancer des poumons. Son crabe, à lui, s’est répandu partout, jusque dans ses os, qui dessinent désormais sa silhouette meurtrie. Il m’appelle et me demande de le conduire à Bilzen, dans le Limbourg belge, pour aller dire au revoir à sa maman. Andrée désire nous accompagner. Nous partons tous trois par une froide soirée d’automne. L’institut que nous parcourons à pas lents ressemble à un couvent, étendu tout du long de couiloirs interminables. Nous pénétrons dans un étroit local glacial, la morgue de la clinique des fous, là où sont endormis les morts rassasiés de matraquage chimique. Le masque de Léonie nous dit son mépris de la vie. Charles s’effondre sur le marbre corporel d’un être si cher, déjà lointain  sans doute heureux d’avoir quitté une terre de dérèglement et d’incompréhension. Charles Douhard, à mes côtés, au petit matin, rendra les armes peu après, le 8 novembre 1980. Fin mai 2011, je suis assis à côté du lit blanchâtre d’Andrée. Les deux scènes se téléscopent dans ma tête, à 31 ans de distance. Ma sœur espérait depuis une semaine pouvoir recevoir enfin l’injection létale. En vain. La cancérologue à la parole si dure, si peu humaine, lui annonce qu’elle doit se rendre à Chicago pour participer au congrès mondial de cancérologie. « Vous pouvez choisir un autre médecin pour l’enthanasie, si vous voulez, ou attendre mon retour des Etats-Unis … ». Elle a dit ça, comme on parle du choix d’un slip ou d’un caleçon, synthétique ou coton ? Elle a dit ça, sans imaginer un instant que tous ces mois, ces heures et ces minutes de lutte acharnée avait crée un sentiment de complicité, sans doute illusoire, entre les deux femmes. Elles n’étaient pas du même bord, Andrée l’avait-elle oublié ? Elle lui indiqua sa volonté de l’attendre. Il en a fallu, de la volonté, de l’acharnement, pour reporter ainsi, de 12 jours d’existence rétrécie, l’ombre redoutée de la délivrance. Le 10 juin 2011, à 11 heures 10, nous avons vu s’en aller en quatre secondes une femme qui avait été ma grande sœur, ma protectrice, moi, le petit dernier d’une famille, comme tant d’autres, dédiée à la mémoire, d’une fratrie réduite au silence de deux survivants. 14 juin 2017.

>Les chaussettes du large

J'ai toujours transpiré des pieds. Les chaussettes, sur la cheminée,  sont là pour en témoigner. Il fait blanc, dehors, au-delà de la limite du poêle à charbon, de sa puissance rayonnante dans les pièces principales de la petite maison. Blanc à éblouir le regard d'un enfant de sept ans. Romain contemple le spectacle de l'hiver, de sa chambre isolée de l'enfer des grandes personnes, l'ongle de l'index creusant son sillon dans le givre glacé de la fenêtre. Des arabesques que le soleil de midi se chargeait de délaver. Jamais dans le salon, Madeleine, assise à la table de la salle à manger, entre le lait bouilli et les souvenirs recuits, attendait que je descende pour m'enfiler, toutes chaudes, les chaussettes recyclées par la chaleur du poêle. L'appel du large, du bois du Baron, des collines de Sainte-Anne et de l'étroite vallée du Ry Poney, faisait entendre sa force par des coups de boutoir dans ma poitrine. Les vacances de Noël commençaient. Karl était déjà parti, chassé tôt le matin par la charge appliquée de son travail. Il était acheteur. Non pour lui, mais pour l'entreprise. Elle  n'était pas la seule dans le bassin, mais elle était la seule qui comptait vraiment. Son passé, son poids dans l'économie régionale, sa force de frappe industrielle, tout d'elle disait la vie de milliers de sidérurgistes. Bien que dans un bureau, Karl ne se présentait jamais comme employé ou cadre. Non, il aimait se dire métallurgiste, comme si la fonte des hauts fourneaux coulait aussi dans ses veines. Ombre à la maison, il s'illuminait dans son monde d'acier, sans doute marqué les stigmates incandescents d’une coulée continue. Peu de paroles s'échangeaient entre les trois personnes. Chacune captivées par ce qui devait remplir leurs jours. Pour l'un, l'enfant, la quête du Graal, la fuite en avant. Pour Madeleine, la mère, l'isolement mental. Pour Karl, le papa, la maîtrise des chiffres. Je savais qui sautillait sur le trottoir, qui appelait à conquérir l’espace immense de leur petite vie. Augustin, l'ami devenu frère, avait ainsi pour Romain des trésors de patience. Ensemble, ils étaient les petits princes des rues du quartier, des plaines alentour et des espaces d'aventure. Grâce aux escapades improvisées chaque jour, après l’école ou pendant les congés scolaires, les deux gamins inséparables, à l’écart du monde, s’étourdissaient l’un l’autre par les jeux de leurs folles randonnées. Pour Augustin, son bonheur simple se concentrait dans la trouvaille d'une amitié qui l'éloignait d'un grand frère brutal et d'un petit trop petit. Le père d'Augustin était camionneur et s'appelait François. Il conduisait un tracteur rouge et des remorques ou savoyardes brunes. Il faisait l'Allemagne, comme il disait. Sa mère, Fantine, tout comme Madeleine, était femme au foyer et faisait comme personne des pommes d'amour et une pâte à tartiner au chocolat. Pour Romain, la déchirure intérieure qui le séparait de sa mère, qu'il ne s'expliqua que beaucoup plus tard, laissait ainsi la place, grâce à Augustin mais malheureusement pour pas longtemps, à l'insolente harmonie extérieure; les chaussettes de la cheminée, comme un lien secret qui unissait l’étouffoir du foyer et le grand air des campagnes. RD

>Ma Sarah

Une première année

qui nous est venue

comme la rosée

fraîche et ténue

d'un printemps si doux

qu'il nous caresse

jours après jours

de ton amour Princesse.

 

Ton Papa qui t'aime

Genval, 5 septembre 1997.

                                                      Sarah et son papa, le 1er mai 1998, à Liège.

>Ma Sarah

Tu as deux ans et déjà tu manies les mots comme des billes virevoltantes dans tous les sens. De ta bouche, ils sortent légers, clairs et charmeurs. Ils se rencontrent, se contrent et se racontent de belles histoires. Voici, ma chérie, ton premier dictionnaire, dont tout me dit qu'il t'emportera souvent au pays de tes rêves sonores.

Ton Papa qui t'aime. Uccle, 13 septembre 1998.

>Toute petite

Je suis un petit point

face à la terre

et une toute petite fille

face au monde

une toute petite étoile

face à l'univers

mais je ne serai jamais

plus petite que mon coeur.

 

Sarah, Watermaël-Boitsfort, mai 2005.

>L'automne

Un samedi matin

quand les feuilles dansaient,

le printemps embrassait,

l'automne qui ruisselait,

je vis les feuilles qui rougissaient,

un parfum d'automne qui recouvrait

toute la forêt.

Il y avait un chemin en gravier,

qui était là tout l'été,

Et qui était tapissé,

de belles feuilles retournées,

qui attendaient là toute la journée

de pouvoir se faire ramasser.

Et c'est comme ça depuis toujours,

Que l'automne c'est de l'amour.

 

Sarah, Watermaël-Boisfort, 7 octobre 2006.

>Rêverie

Quelques fois dans ma nuit, parmi la voie lactée

où je m'en vais serein porter ma solitude

Je retrouve familier le rêve intemporel laissé par d'autres hommes.

Venu du bout des âges par tous les horizons

Il attend son étoile qui ne viendra jamais

Les années lumière qui me font cortège

Pour un instant trouvé en pleine éternité

M'offrent une à une toutes les galaxies.

Alors tous les joyaux du monde scintillent à la fois

Le grand bal recommence son ronde étincelante

Couronnes de rois, diadèmes d'empires, parures de prince,

En rubis, en opale, en brillants sertis de pierres de lune

La Voie Royale se pare de magie.

Et la rouge Antarès et la blanche Spica

Se mirent dans un écrin de lumineux cristal

Vega et Betelgeuse, Sirius et Altaïr me font la révérence

Pendant que Vénus s'en va à Capella

Grand prêtre de la nuit, je m'offre la Connaissance.

Un point rose annonce l'aube nouvelle

Le soleil de demain effacera la rêve

Pour mille et mille ans encore, l'étoile polaire

Au centre de l'univers regardera le ciel

Tandis que je m'endors dans le jour qui renaît.

Dans ma chambre chaude en pénombre close

Où le silence s'endort dans le temps transparent

Les odeurs musardent en douce somnolence

Après-midi sereins de mes siestes rêvées

Aux heures où la lumière chante le soleil.

Je sais mes heures tièdes en ma maison de pierre

Où tous les oiseaux se donnent rendez-vous

Et de connaître la route au bas de ma fenêtre

La prairie d'en face et la colline là-bas

Où veillent des sapins calmes parmi les renoncules

Emportent mes sortilèges avec les baladins

Les rideaux qui rêvent et par moment s'endorment

Respirent doucement au rythme lent du vent

Quelque part en partance presqu'au bout de mes songes

Vers mes pays bleus vagabonde le ciel

Avec les nuages blancs qui passent nonchalants

Ourlé de nacre et d'or le lac de Garde scintille

Au bord d'une autre route d'un autre pays

Un paisible troupeau tinte sa transhumance

Ecoutant la garrigue le moulin de Daudet

S'enivre de cigales à l'ombre des oliviers

Très loin le romarin et la lavande bercent le vent léger

Tandis que ma bruyère au bord de mon chemin se dore immobile

S'ouvrent une à une les roses de mon jardin.

 

Louis Decour, mon géniteur, mon père. Non daté et non situé.

                                                  Une des deux photographies que je possède de mon père.

                                                        Louis Decour, 1950, devant le tympan d'une cathédrale.

>Ardenne

Lorsque la lumière rêve ses printemps nouveaux

Dans la douceur sereine des senteurs d'aubépine

Les matins radieux aux fleurs frissonnées

Brodent de fils d'or le sourire des enfants

Et dans le bleu du ciel où passent des hirondelles

Se tisse la transparence où l'Ardenne se mire

 

Lorsque le soleil musarde aux portes de l'été

Dans le silence profond des forêts domaniales

Les aubes aux lumières de cathédrales gothiques

S'offrent à pas lents de somptueux vitraux

Et dans la fraîcheur où rêve l'encens calme

Naît la première incantation du jour

 

Lorsque la pluie ruisselle la pourpre des automnes

Dans les brumes qui trainent en vagues souvenances

L'horizon qui se perd au bord des chemins creux

Charrie les feuilles mortes en triste déchirure

Et dans le ciel tourmenté où des corneilles croassent

Les lentes migrations s'en retournent au néant

 

Lorsque la neige descend en nostalgie passée

S'étendre infiniment sur la terre burinée

Le vent se souvenant d'étranges mélopées

Porte une à une les croix des arbres crucifiés

Et tous les guerriers morts aux creux des épopées

Gardent debout l'autel où l'Ardenne se recueille

 

Lorsque la nuit écoute quatre quatre horizons

La voix paisible des conteurs de lune

Les gisants de pierre aux racines de ciel

Se dressent un à un aux marches des légendes

Et la paix de l'Ardenne où dorment les étoiles

Berce à la fois la geste des Celtes et le rêve gaulois

 

Lorsque de ma fenêtre j'aperçois quelquefois

Un vieil homme qui passe son bâton à la main

Portant témoignage en ses songes intérieurs

Des anciennes semailles et des moissons passées

C'est un baron d'empire que je salue alors

Grand est son terroir plus grande encore sa liberté

 

Louis Decour, mon géniteur, mon père. Non daté et non situé.

                                                        L'autre photographie de Louis, avec ma maman, Ireine,

                                            probablement seconde moitié des années '50, sur une fête foraine.

                                                    Plus je vieillis, plus il me semble que je lui ressemble.

>Parabole pour mon frère

Si les Dieux l'aiment, qu'ils délivrent enfin l'homme de sa malédiction. Le fils d'un Dieu est venu sur terre porter témoignage de la délivrance ... Quelle délivrance ? Celle de l'homme ou celle d'un Dieu ? Tous les Dieux réunis, les Dieux déchus, les Dieux vivants et les Dieux à venir sauront-ils un jour délivrer l'homme de sa malédiction ? Le secret est bien gardé. Pourtant, il est à portée de l'homme, s'il sait attraper, dans l'espace temps infini, les instants qui attendent qu'il accepte sa condition. S'il ne peut les capter, personne ne comprendra sa solitude et son désir, le long des jours, de partager ses rêves. Alors, la main tendue une dernière fois vers l'altérité, ceux qui passeront lui jetteront la pierre.

 

- à Jean

- à Marc-André

- à Yvon

- à toi

- à toi

- et à toi aussi, mon frère.

 

Il montait le chemin pavé, sali de terre. Les dernières maisons de la rue se penchaient pour mieux voir les tramways descendre vers la ville. Il montait, pesant lentement ses pas et tandis qu'il grimpait, la cité reculait, mètre par mètre, repoussée chaque fois plus loin encore, par les déchirures laissées dans le ciel entre les chaumières. De petits potagers, ceux du bout des villes, égarés en bord de rue, faisaient vivre presqu'en cachette, entre de vagues clôtures et des légumes anonymes, le vert lumineux de jeunes pousses toutes neuves. Dernier témoin d'un siècle rectiligne, un trottoir montait encore. Cent mètres plus loin, bordure affaissée, il s'arrêtait. Ce n'était plus la ville, pas encore la campagne. C'était la fin d'un monde. Monde de la ville, monde de toutes les villes, il finissait là, adossé aux talus où les gamins en jouant recréent l'aventure. Rien d'autre ne restait, que des pas, ses pas à lui, les seules bornes qui comptent pour celui qui s'en va. Et voilà qu'arrivé au sommet, là où il n'y a plus de maisons, la ville étendue dans son lit de collines, comme avertie par un instinct séculaire qui ne se trompe jamais, s'offrit tout entière pour mieux le retenir.

A celui qui part, Liège s'offre alors comme seules les grandes courtisanes ou les anciennes cités ont appris à le faire. Libre et fière, elle offre son fleuve que caresse en passant des reflets de lumière, elle donne ses toits et ses fenêtres qui vivent au gré d'un ciel changeant, elle montre ses clochers qui prient les mains jointes, ses palais d'autre autre âge, hautains et silencieux, ses jardins où frissonne le vent, elle s'étend en langueur jusqu'au bout de ses doigts où l'horizon se perd. Et même si, là-bas, des cheminées rabattent ses rêves anciens en panaches de tristesse, même si des quartiers entiers ne sont plus que bétons alignés et sans joie, la ville s'offre tout entière en fermant les yeux, impudique et vivante, elle attend. Car elle sait que son ventre qui respire doucement sera toujours fécondé.

Et voilà qu'arrivé au sommet d'où l'on peut voir l'autre côté d'une vie, là où il n'y a plus de souvenir, l'homme s'arrêta et regarda. En écartant les bras, comme pour toucher sa ville une dernière fois, ses mains tendues, sans savoir, caressaient encore un visage. Là-bas, dans le halo léger qui voilait à peine les toits et les clochers, un sourire tremblait encore. Les collines couchées dans la verdure des cheveux frissonnaient au vent et la Meuse, qui clapotait lascivement au flanc des péniches, gardait, pour lui seul, l'éclat lumineux d'un regard. Au hasard d'une dernière espérance, il cherchait toujours ce qu'il avait quitté. Sans savoir que, déjà, montant de la terre, la brume irisée des années mortes déformait lentement les êtres et les choses. En contre-bas d'où il était, presqu'au ras des maisons, un vol de pigeons tissait et retissait une frêle arabesque. En effleurant du bout des ailes le temps qui passe, elle emportait sans bruit chaque instant révolu. Hier était un visage, hier était un sourire ... Là-bas, au bout de la ville, invisible, cachée dans de vieilles souvenances, une petite rue tranquille sans importance attendait toujours l'allumeur de réverbères, mort depuis longtemps. Toutes les heures perdues, éparpillées dans ses rêves déchirés, effaçaient doucement sa mémoire. Quelque part, très loin, un violon de songe pleure son Infante. En écartant les bras, il pouvait prendre sa ville et la serre contre lui une dernière fois. Mais il ne serrait rien, pas même le bruit du vent. Alors, il baissa les bras, accrochant au passage la tour d'une cathédrale. Une cloche heurtée s'en vint jeter un son de brouillard. Il voulait partir et ne le pouvait pas. Il partit, revint, marcha, se retourna et caressa un arbre. Il voulut revoir encore. Alors, comme c'est écrit dans les Ecritures, une sirène hurla, un train siffla et tous les klaxons de la ville lui crachèrent au visage.

- Pourquoi veux-tu partir ? Pourquoi la ville entière te fait-elle horreur tout à coup ? Surgit de nulle part, un homme se tenait juste à côté de lui. Petit, plus très jeune, il souriait. Avec ses cheveux sur le front, son nez trop large, sa barbe mal taillée et sa moustache comme collée de travers, on aurait dit un masque mal frimé. Pourtant ses yeux plissés du sourire, lui donnaient un charme mystérieux, exprimaient une bonté propre aux clowns tristes lorsqu'ils parlent aux enfants.

- Pourquoi veux-tu partir ? Avant de tout quitter, viens t'asseoir ici d'où l'on peut voir Liège, notre cité si ardente; c'est la mienne aussi. Comme un enfant têtu, tu crois qu'autour de toi, tout s'est écroulé. Tu pleures une présence, tu pleures un sourire, tu ne sais donc pas que tous les sourires sont partis avec toi !

Peut-être parce que le vieux bonhomme lui avait parlé de présences et de sourires, peut-être aussi parce qu'il voulait appeler au secours, comme font les enfants perdus, l'homme se surprit à dire malgré lui:

- Que veux-tu me montrer qui vaille la peine de vivre ? Plus personne ne m'attend. personne ne m'attendra plus jamais, répéta-t-il, plus bas.

Le vieux, assis sur une pierre de taille abandonnée dans l'herbe, repris lentement, comme si c'était pour lui seul qu'il parlait:

- Je ne t'ai jamais vu, c'est vrai, mais je te connais pourtant, puisque tu es un homme presque comme ceux-là qui vivent dans la ville ! Mais toi qui es parti, tu es différent, tu ne sais pas encore qu'un jour tu reviendras. Moi, je sais déjà ... Il y a longtemps, j'ai cru partir aussi. Je ne savais pas, non plus, qu'un homme qui s'en va seul est celui qui fait naître à l'horizon les tours des cathédrales, pour que ceux qui viendront, dans les siècles à venir, puissent prendre les étoiles en étendant les mains.

Ce vieil homme bizarre, sorti tout droit d'un conte de Grimm ou de Perrault, qui parlait d'étoiles, de cathédrales avec des mots étranges, avait une voix si calme, si chaude que l'homme, sans savoir pourquoi, vint s'asseoir à son tour.  A ses pieds, un terrain vague jouait à fatiguer de jeunes pousses qui ne vivraient pas.

- Que veux-tu donc me montrer qui soit encore vivant ? A gauche, des alignements, à droite, des alignements, des toits, des cheminées, des carrés de béton plus tristes encore de loin. La Meuse même s'efface sous les ponts, rampe aux pieds des quais et sa lumière n'est que celle des néons qu'on éteint au matin. Les rues et les gens découpés en quartiers, comme la liberté, les rêves et les espoirs, que certains additionnent, soustraient et surtout divisent pour mieux régner. Vois-tu, Pépé, c'est ça ta ville aujourd'hui !

Pourquoi l'avait-il appelé Pépé ? Il ne le savait pas. Après tout, Pépé, c'est le nom qu'on donne aux vieux ou aux grands-pères.

- Vois-tu, Pépé, répéta-t-il en regardant le bonhomme, il y a très longtemps que les villes ne sont plus faites pour les hommes.

- Paysage de chez moi, de vos carreaux rêvants aux ciels entiers de paix, allez à la prière pour les enfants perdus !

Avant que le vent les dispersent, la voix chaude du vieux caressa chaque mot. Il avait fermé les yeux et souriait. Se prenant au jeu, s'entêtant à montrer toute la laideur qu'il voyait entre les collines grises où s'essoufflait la ville, l'homme, majeur, cria:

- Hauts fourneaux, laminoirs, usines, charbonnages, casernes, cimetières ... 

Il accusait, le bras tendu ...

- Et ton ciel de paix ! Regarde-le, poissé de jaune sale, de gris et de noir, comme toutes les illusions qui pourrissent dans l'ombre.

- Pourquoi as-tu perdu tes yeux de cinq ans ?

- Les mensonges de l'enfance qui voit démesuré !

- Tu rêvais, plus vrai que la vie !

- Les rues où je jouais, des corons sales et lépreux, la place de mon école, triste endroit empierré, muré de palissades. 

Les deux voix alternaient, tout à coup, rapides, sans silence; le vieux ne souriait plus, lui ne criait plus.

- Tu n'as donc pas fait vivre un coin de ton enfance ?

- Si Pépé, là-bas, à gauche, devant ce terril abandonné. Derrière des jardins, il a avait quelques arbres, c'était, je me souviens du nom ... le bois à musique.

- Enfin, un conte d'autrefois, le tout premier poème !

- On allait en maraude cueillir des poires pas mures. Rien que par plaisir, on croquait une bouchée qu'on recrachait de suite tellement elles étaient sûres. Mais on continuait quand même. Parfois, d'un des jardins, un homme nous poursuivait. On se sauvait alors en criant notre peur, peut-être même notre joie. Ivresse de la panique criée par vingt poumons. On racontait l'histoire d'un gamin qui avait reçu des balles de sel dans les fesses. Adolescent, j'ai oublié de demander si c'était vrai et maintenant, lorsque j'y pense, je n'ose plus le demander de peur d'être ridicule. Mon bois à musique y est peut-être encore; mais plus personne ne connait son nom, plus personne ne s'y cache pour y voler des poires. On y a même construit des baraquements en bois, peints en vert, pour ouvriers émigrés, des Italiens, je crois ... Pauvre bois à musique. Pauvres Italiens aussi. Baraques d'émigrés pour un bois à musique, baraques d'Italiens sur fond de grisaille pour remplacer leur ciel. 

- Tu vois, Pépé, qu'il ne faut plus regarder la ville, même si c'est la tienne aussi. 

- Lorsqu'ils ferment les yeux, le ciel d'Italie leur est donné tout entier. La nostalgie, lorsqu'on l'emporte au loin, a toujours les yeux bleus comme le ciel qu'elle invente.

- Tu as des mots fabriqués pour faire croire aux miracles. Peut-il être plus triste, le ciel, lorsque les arbres goutent des jours entiers d'une pluie qui ne finit pas; lorsque l'horizon suinte de partout d'un morne crachin et que la ville est mal aimée, entêtée à survivre pour souffrir plus longtemps ? Mon Pépé, il faut que je parte autre part, où les instants accrochés aux pavés ne seraient plus mes déchets d'espérance. Je pars pour oublier que j'ai des souvenirs. 

- Tu pars vers d'autres villes qui ne peuvent te donner ce que tu as perdu. Partout où tu iras, porté par tous tes gestes, tes souvenirs seront ton ombre, que tu le veuilles ou non. Et lorsque tu t'en vas, c'est vers toi que tu pars, car c'est toi que tu cherches.

- Peut-être avez-vous raison. Peut-être tourne-t'on en rond. Peut-être que tout n'est qu'un vieil air d'accordéon, toujours le même, que l'on joue au coin des rues de toutes les villes du monde.

Il avait vouvoyé le vieux bonhomme sans se rendre compte qu'il venait de lui rendre son mystère. Comme s'il l'avait deviné, le vieux le regarda et, d'un geste doux, à peine osé, lui serra le bras un court instant. Son sourire flottait autour de lui et le reflet d'un nuage blanc faisait comme un halo autour de ses cheveux.

- Mon petit, dit-il, tu vois, par-delà l'ombre, par-delà ta peine, il y a ta joie et par-delà les hommes, il y a leur destin. Et toi, qui ne vois pas, en vérité, tu seras le prophète qui donne la nostalgie des vies à venir ... Mais l'heure n'est pas venue et à l'instant qu'il est, toutes choses périssables doivent encore mourir. 

L'homme se leva d'un coup:

- Vous êtes fou, Pépé, pour parler de la sorte !

Il n'avait pas peur, mais il avait cette espèce de malaise qui donne envie de partir chaque fois que les "gens biens" rencontrent des fous, des illuminés et, même parfois, certains poètes. Cette espèce d'angoisse, qui faisait faire le signe de croix aux vieilles du temps passé; cette peur cachée qui fait parfois office de justice, s'était réveillée en lui. Lui qui croyait avoir tout quitté était comme les autres. Il n'était qu'un boutiquier comme ceux de la ville, qui se sentent si forts lorsqu'ils sont protégés par les barreaux de leur bonne conscience. Il s'éloigna de quelques pas, s'arrêta et, regardant le vieux qui n'avait pas bougé, il hésita. On aurait dit que le sourire du bonhomme était à la fois moqueur et triste. Peut-être qu'après tout, ce vieux n'était-il qu'un poète égaré. 

- Qui es-tu pour me parler ainsi ? 

Le vieil homme, toujours assis, sans paraître s'émouvoir, lui montra la ville une nouvelle fois. 

- Frère de désespérance, regarde ma prière. Il te faudrait un violon pour caresser les collines qui s'endorment tranquilles, attendant la vesprée pour allumer leurs cierges. Il avait cela d'un geste lent, presque tendre, comme si lui-même caressait les collines. 

- C'est joli ton histoire, mais tu n'es qu'un poète et ton rêve éveillé est perdu dans ce siècle où les réalités s'emboîtent comme des cubes pour mesurer la vie.

L'homme, lui aussi, avait parlé ainsi, un peu pour se faire pardonner, beaucoup pour se rassurer. Un poète, qui plus est, vieux, ne pouvait être dangereux. Que risquait-il ? Peut-être lui raconterait-il des souvenirs ? N'était-il qu'un qu'un de ces anciens conteurs que l'on rencontre quelques fois sur les bancs des villages ou des parcs publics des grandes villes. Il revint s'asseoir. A ses pieds, une coccinelle se dorait sur un carton sale.

- Tu me crois un peu fou, si pas tout-à-fait, poursuivit le vieux en regardant l'insecte. Tu me prends pour un poète ... En vérité, je te le dis à nouveau, tu seras pèlerin. L'homme est en chemin et toi tu t'en vas, le chemin que tu prends est étranger aux villes, il ignore les campagnes. Il s'en va lentement jusqu'au bout de l'histoire, de la plus belle histoire, de la plus triste histoire, celle que les hommes s'inventent à chaque vie nouvelle, mirage de l'Eldorado inaccessible qu'ils cherchent depuis toujours dans leurs rêves, à chaque fois réinventés. Et toi qui t'en vas, rappelle-toi que si ton chemin passait par Liège, il passait autre part également. Des plaines du Pendjab à la Muraille de Chine , la route était tracée. Un homme passe, reviens voir dans mille ans, il ne restera rien, mais il sera passé et c'est cela qui compte. Les humains, pour comprendre, accrochent leurs souvenirs à des moulins à vent qui cessent de tourner un soir. Ici était une ville, là était un rivage. 

- Tu évoques les pèlerins de la Muraille de Chine, les mirages, comme si cela me concernait. Vois-tu, pou moi, la seule chose qui vaille, c'est que demain je serai loin. 

- Demain, pourtant, tu comprendras ...

- Allons, Pépé, chez toi tout n'est que paroles.

- Toutes les paroles sont vérités, toutes les paroles sont mensonges. La vérité des uns n'est pas celle des autres. Le condamné et le bourreau, le pauvre et le riche, le jeune et le vieux disent, demain, il fera jour à ma porte ... Quelle est leur vérité quand le jour se lève ?

- Tu crois que par le monde, il est d'autres cités, mais la ville que tu quittes n'a pas d'autre horizon que celui que tu vois. C'est sa vérité, c'est ta vérité, au moment où nous sommes. Si demain, tu pars, ou sera cette vérité-là ? Tout n'est que vérités multiples et inutiles devant la vérité.

- Si tu la connais, quelle est donc cette vérité que tu crois posséder ? 

- Tu la possèdes aussi, mais comme ceux de la vill, tu regardes sans rien voir, tu regardes le monde en ne pensant qu'à toi. Tu n'es plus un enfant et c'est ça ta faiblesse. En grandissant, les hommes se méfient de la vie, ils veulent la juger, ils veulent la mesurer. Alors, ils apprennent à compter et comptent leur vie en minutes perdues. Ils ignorent le temps qui précéda leur vie, mais ils comptent les étoiles et, lorsqu'ils vont mourir, ils s'inventent l'au-delà et parlent d'Eternité. Ainsi des trois époques, dont la seule qu'ils connaissent est si étroite qu'elle n'a aucune mesure par rapport aux deux autres, ils ne veulent regarder que le miroir où ils peuvent se voir à peine un instant ... Mais ils ont tout compris, ils ont tout jugé. Pauvre vanité aveugle d'une ignorance aveugle. Pourtant, comme toi qui veux partir, l'homme est en chemin, sans même le savoir. D'où vient-il ou va-t-il ? Il ne sait pas. Par la magie des mots, il cherche son devenir. par des gestes rituels, il apprivoise ses angoisses. En souvenir lointain d'un passé qu'il ne connait plus, pour faire le voyage, exorcisant ses peurs et sanctifiant ses rêves, l'homme créé les dieux à son image. Des Dieux immortels qu'il a peut-être connu. 

Le vieux monsieur se tu un instant. Que voyait-il en regardant Liège ? Comme s'il venait de penser soudain à autre chose, il interrogea dans un sourire ...

- Connais-tu la Khyber Pass ? 

Interlmoqué, l'homme ne répondit pas.

- Connais-tu Gengis Khan et Tamerlan ? Enfin, tu as entendu leurs noms ? 

Sans attendre de réponse, le vieux poursuivit:

- Tu vois, leurs noms seuls sont restés, mais plus personne ne se souvient des millions de morts qui jonchèrent leur passage. Aujourd'hui, les aigles planent sur la Khyber Pass et rien ne bouge. Des champs de pierres sont tombes musulmanes, des plaques blanches sont tombes britanniques. Vas savoir si le martèlement sourd des pas innombrables n'est toujours pas accroché aux déchirures de ses gorges profondes ? Peut-être attend t-elle d'autres invasions ? Tous ces morts rassemblés en holocauste de la barbarie, tous ces charniers d'ombres qui, parfois, s'éboulent encore avec les pierres qui roulent dans l'indifférence, ont ainsi élevé, cadavre par cadavre, le bucher que l'homme devait gravir pour qu'il comprenne le sens du mot dignité.  Les aigles survolent toujours cette contrée, mais un homme a pu naître sur cette misère humaine et il s'appelait Ghandi.

Comme s'il s'était senti trop concerné, l'homme interrompit brusquement la réflexion du vieux:

- Un homme qui fut tué parce qu'il voulait la paix ! Aucune guerre passée ne guérira l'homme des guerres à venir. Qu'importe les millions de morts, dis-tu, puisqu'ils sont effacés de la mémoire, pourvu que naisse un homme !  Etait-il si différent de tous ceux qui furent massacrés, égorgés ou brûlés, lui qui fut assassiné ? Etait-il d'un autre bois que ceux de Verdun, qui n'ont servi qu'à remplir l'ossuaire de Douaumont de crânes et de tibias ? Parce que tu vois, dans les tronçons de vie que tu prends dans le temps, les hommes s'entre-tuent. Tu vois que rien ne change. Aujourd'hui encore, la liberté est pendue aux potences des places, des suppliciés moisissent en prison et l'amour est crucifié par la haine.

- Comme ceux de la ville, tu persistes à regarder sans ne rien voir. Il est vrai que pour un homme de paix, on en compte dix autres de la guerre, cent, mille peut-être. Mais l'homme, tout comme toi, vient de partir, il a dû, lui aussi, gravir sa solitude. Celui de la paix s'est assis avant de s'en aller, témoin amer et désabusé sans comprendre en quoi il était différent. L'homme est tombé maintes fois dans son Golgotha, poussé par ceux qui furent sacrifiés au hasard des guerres et des massacres. Par tous ceux qui, épuisés, n'ont pu se relever, trompés sans pitié par la vie même. L'homme a crié sa révolte, désespéré de la justice, et a pleuré sur son impuissance. Mais, comme les feuilles d'automne, qui tombent et pourrissent, jamais rien ne fut inutile. Tous ceux et celles qui sont tombés sur la route étaient nécessaires à l'homme, même si ils ne l'ont jamais su. Esclaves hébreux aux pyramides, martyrs chrétiens au Colisée, Indiens anéantis par la conquête espagnole, Noirs enchaînés et vendus aux Amériques, soldats chaire à canon à Verdun, peuple juif à Auschwitz, ces millions d'âmes furent semences et leurs souffrances levain de conscience pour les temps futurs. Il faut tellement de semences pour engranger l'humain et une véritable civilisation. Il faut tellement de conscience pour reconnaître la vérité.

Le vieil homme, qui parlait comme un sage, se tut puis, avec tristesse, ajouta:

- Pour que viennent Vincent de Paul et Ghandi, il a fallu beaucoup de cruauté, de fanatisme et de parjures. On ne peut savoir où s'enfante l'humain, dans le coeur des hommes ou l'éternité de leur conscience ?

Comme si il devinait les pensées de son compagnon, le vieux le fixa et dit encore:

- Que t'importe de savoir où commence la musique et où finissent les sons, puisque des symphonies vivent dans ta mémoire !

L'homme écoutait, repoussant distraitement le carton sale où dormait la coccinelle. Le vieux sage poursuivit:

- C'est vrai que la conscience, la dignité et même la liberté sont depuis longtemps recherchées et reconnues, en dépit du fait qu'elles sont bafouées aujourd'hui comme hier. C'est vrai qu'il importe peu de savoir où et quand elles purent s'épanouirent véritablement. Mais pourquoi faut-il que ce soit au nom même de ces valeurs que le meurtre s'accomplisse le plus souvent ? C'est au nom de sécurité qu'on assassine dans les prisons ! C'est au nom de dignité qu'on va au sacrifice ! C'est au nom de conscience que la raison d'Etat devient une injustice ! C'est au nom de Dieu que le fanatisme enfante la désolation ! C'est au nom de liberté que les totalitarismes accouchent de génocides ! Fallait-il donc que l'homme fasse autant de chemin pour en arriver là ?

Un long moment, le silence, à peine égratigné par le vent, les deux hommes restèrent là, les yeux fermés, immobiles. Comme rappelés, lentement, les bruits lointains de la ville revinrent un à un. Alors, le vieil homme se tourna vers son compagnon.

- Pour en arriver là, dit-il, sur les chemins de Compostelle, de Médine ou d'ailleurs qu'ils s'étaient inventés, il y a bien longtemps, les hommes ont construit les reposoirs de leurs peurs voilées. Pour racheter des fautes qu'ils n'avaient pas commises, ils se mirent à genoux et demandèrent pardon.  En honorant des Dieux d'apocalypses, ils échangèrent sur des autels éclaboussés de sang leurs angoisses en prières incantatoires; se déclarant victimes, ils devinrent bourreaux. Pierre par pierre, les hommes battirent des sanctuaires majestueux, au nom même de ces Dieux complices qu'ils avaient corrompus. Fruit des ombres de la nuit, les Grands Prêtres étaient nés. Pour en arriver là, continua-t-il, sur ces mêmes chemins de Jérusalem, de Rome ou de La Mecque, les hommes élevèrent des temples, rebaptisés synagogues, cathédrales, mosquées, lieux de culte autant que de lutte; extraordinaires chansons de Geste, qui montèrent parfois si haut qu'elles semblaient implorer le ciel pour rencontrer leur Dieu, un Dieu d'amour et de lumière, un Dieu de mort et de colère. Là, dans la clarté intemporelle des vitraux, qui masquaient la présence cachée de ténèbres, des hommes, à genoux, se reconnurent Frères et déposèrent leur joie parmi la beauté des fresques et l'or des mosaïques. Une telle fraternité était réjouissante, mais elle engendra, en son propre sein, l'ombre de l'exclusion de celles et ceux qui n'en étaient pas. L'air radieux des élus en firent des Prophètes. Mais entre le temps des Grands Prêtres, nés de la nuit des hommes, et les Prophètes, nés des matins des Dieux, les lueurs de l'aube sont encore à venir. Les Grands Prêtres, les généraux et les soldats, les scribes et les geôliers n'en finissent pas de passer et de se perdre avec tous les autres, qui ne savent pas et ne sauront sans doute jamais, qu'ils sont en chemin, du bout de la matière au bout de l'Eternel. Entre le temps qui s'égrène et l'éternité qui demeure, la longue transhumance de l'homme, dont il n'est pas conscient, est héroïque. Son destin tourmenté, qui trébuche, tombe et se relève dans un cycle infernal, est sa malédiction. Le ventre de la matière qui souffre, crie et saigne à l'infini est sa grandeur.

La voix du vieux, ses yeux, son maintien même avaient changé. Il n'était plus le clown, le clochard et le poète perdu, mais un Maître venu des temps anciens, qui parlait devant un vaste auditoire attentif et invisible.

- Il reprit. Tous les mondes que la vie recouvre de ses tentacules se reconnaissent sans jamais se connaitre. Tous les mondes, parce qu'ils succent le même suc primitif, celui de la vie, transhument, migrent et mutent dans le bouillonnement indicible de leur perpétuelle germination. Ils se cherchent et se trouvent, portés par le même code de vie. Les bulles éclatent en connaissance, la lave coule en mémoire et l'intelligence des hommes n'est qu'une de ces fermentations irréversibles, parmi les innombrables qui se sont faites, qui se font ou se défont. Tant que les hommes resteront sourds aux messages que leur envoie la vie, au fur et à mesure de l'évolution, tant qu'ils ne comprendront pas qu'ils ont, inscrits dans leur mémoire génétique, les causes premières, les suites logiques des effets de leur développement et les conséquences déterminées par leur présence sur terre, ils se perdront dans des voies sans issue. Toutes les sociétés humaines qui ont ignoré, qui ignorent et ignoreront cette réalité n'ont laissé et laisseront de leur passage que les cendres refroidies des occasions perdues.

Le maître, redevenu un court instant le vieux bonhomme souriant, assis sur la pierre de taille abandonnée, dit alors, en appuyant doucement la main sur l'épaule de son compagnon:

- Tu vois ami, la plupart des erreurs que les hommes commettent avec obstination, jusqu'à l'absurde, ce sont les Grands Prêtres, ceux d'hier, qui les ont commises. Par leur soif de pouvoir éphémère, pour un profit plus passager encore, ils ont été les faux bergers de la transhumance humaine. Et ceux qui les suivirent le firent sans s'interroger, car depuis toujours, consciemment ou non, ils marchaient dans leur sillage en ignorant la destination. Les lois du bien et du mal, inventées par ces Grands Prêtres de la peur, leur faste et leur gloire disparus avec eux, n'étaient que les illusoires cortèges sur des routes fantasmées où les hommes se sont perdus. Aujourd'hui, les occasions gaspillées jusqu'à trop tard, ce sont les Grands Prêtres qui les dilapident toujours, disposant d'un capital réinventé à chaque enrichissement. Ils incarnent les fausses valeurs et nous tourmentent avec de faux problèmes qu'ils érigent en dogmes et doctrines. Chacun des fantasmes, des tabous, des intrigues, des compromissions, des massacres et des Dieux même, que chaque Grand Prêtre, d'hier et d'aujourd'hui, élève en barrière de protection, enlisent les hommes dans l'aberrante alternative d'être ou de ne pas être. Pourtant, depuis l'aube des temps, ils sont utiles aux hommes, car leur longue route est faite d'errance, dé détours, de retraites, de fuites et de désespoir. Parce que les hommes possèdent dans le for intérieur la fleur rouge de la vie, inlassablement, ils reprennent la marche, de gré ou de force. Du bout de la matière au bout de l'Eternel, le cercle se referme. Peu le savent.

Le vieux Maître se tut. Là-bas, entre les collines d'une vie qu'on devenait, la Meuse, semblant immobile, se souvenait peut-être d'autres désespoirs et d'autres espérances qui dérivaient, il y a longtemps, au fil de son eau tranquille. Sans même regarder son compagnon, qui ne le quittait pas des yeux, le Maître, comme s'il répondait à voix haute à une question qui ne lui était pourtant pas posée, poursuivit son monologue:

- C'est vrai, qu'avant d'avoir trouvé pourquoi, je me suis longtemps demandé comment. Quel est ce mécanisme mystérieux, inéluctable, toujours le même, dont l'engrenage se met en marche à l'instant T de l'histoire des hommes - pour créer, façonner, élever et transformer un être humain - qui parvient à influencer, modifier, dominer et parfois détruire les structures mêmes de la société qui l'a engendré ? Dans son royaume, dans son empire, qu'il réinvente pour lui seul, étant l'élu de ses Dieux, possédant le pouvoir de vie et de mort sur le groupe, s'étant payé de quelques faveurs grâce à sa garde prétorienne de juges, de soldats et de bourreaux, inévitablement, il devient si seul, si différent qu'il ne peut et ne sait plus s'identifier. Il devient flux et reflux, il n'est rien d'autre, mais il ne le sait pas, tandis que, dans l'ombre, l'engrenage tourne silencieusement ... Et puis vient un autre instant, aussi précis dans le temps des hommes que les précédents, où une autre mécanique de précision met en marche un "désengrenage", quelque fois très rapide, qui, lui, pousse, entraîne et fait basculer dans le vide sidéral du temps révolu tout ce qui était l'instant d'avant ... Du mécanisme disparu, il ne reste rien, sauf qu'il exista, et c'est cela l'important. Telle une vague en son ressac, il attend un autre moment d'un autre détour, d'une autre errance. Mais ce mécanisme étrange, suspendu quelque part dans l'inconnu du temps, fait parcourir un à un les chemins sans issue où les hommes doivent se perdre avant la connaissance. Tous les Grands Prêtres qui les ont entraînés ne sont en fait que les rejets stériles et éphémères des germinations avortées. Sans savoir, ils sont devenus l'humus où lentement les mutations irréversibles naissent dans la mémoire génétique des êtres et des choses. L'embryon d'éternité, déjà en nous, que les Prophètes ont reconnu, depuis toujours, poursuit sa lente gestation dans le ventre de la matière. Qu'importe le temps des hommes, il n'a d'importance que pour celui qui passe. Du bout de la matière au bout de l'Eternel, le cercle, oui, se referme.

Comme s'il voulait enfermer sa dernière phrase dans ce cercle magique, le vieux Maître, les deux mains tendues au vent, en dessina la forme; avec ses paumes offertes, portant le monde à vous de bras, il unit alors, dans un seul geste, le ciel et la terre. Le ciel des Dieux et la terre des hommes. Le premier, avec ses lointains fabuleux, où demeure, inaccessible, le destin des hommes. La seconde, avec ses horizons familiers, où inlassablement, le présent se souvient du passé. Au bas de la colline, le long des rues besogneuses et sans joie de Hors-Château, des femmes et des hommes, entrevus un court instant entre les chaumières, se pressaient vers d'invisibles rendez-vous et leurs silencieuses silhouettes faisaient vivre des échancrures de pavés luisants au soleil. De l'autre côté de la Meuse, le long des quais, l'église Saint-Vincent, avec son dôme aux gris variants sous la lumière capricieuse de la ville, parmi le vert des arbres, écoutait la prière d'une vieille agenouillée dans la pénombre des vitraux. Plus loin encore, des voitures sorties de nulle part allaient se perdre dans le ventre de la cité ardente. Le vieux Maître avait baissé les bras, les mains croisées sur les genoux, il observait la vallée que Liège avait épousée, pour le meilleur et pour le pire. Au-dessus, des nuages passaient lentement, dessinant, au gré du vent, toutes les licornes qui traînent dans les rêves des enfants. Lorsqu'il reprit son monologue, le Maître, parlait à nouveau à un auditoire invisible. Il ne regardait que l'homme assis, seul, à ses côtés.

- Toutes les galaxies réunies ne pourront jamais créer le moindre instant de vie; conséquence ou pas d'une autre terre perdue comme la nôtre. On comprend que pour les hommes, cette extraordinaire émergence de la vie sur notre planète soit étrange et phénoménale, si peu évidente qu'ils ne peuvent, pour l'heure, l'expliquer ... Ils émettent des hypothèses, elles sont aléatoires. Un hasard trop parfait pour n'être qu'un hasard ? Un miracle trop structuré pour n'être qu'un accident ? Alors, l'homme se cherche dans l'évolution et se perd dans l'explication. Si l'on songe que dans l'univers connu, il est seul, jusqu'à preuve du contraire, à observerait tout de même comprendre qu'il ne peut, en aucun cas, échapper aux lois qu'il tente de modéliser. On imagine sa peur devant l'inexplicable et on comprend pourquoi, il a inventé des Dieux tout puissants, immortels et protecteurs qu'il adore à défaut d'aimer. Le mécanisme de la vie est si rigoureux, si implacable, que nous aimerions croire, pour être rassurés, qu'un Dieu juste, qui récompense les bons et punit les méchants, l'a mis en marche, afin de nous éprouver avant que d'atteindre un au-delà à la mesure de nos espoirs. Mais il n'y a pas de Dieux tout puissants. Il n'y a que l'homme seul, comme le serait un Dieu unique. L'homme est en même temps témoin et témoignage, c'est lui l'alpha et l'omega des Ecritures. C'est lui seul qui a a su se reconnaître, matière et esprit. Il s'est inventé le bien et le mal, le vrai et le faux, la vie et la mort, une morale régulatrice, pour baliser la route, en arbitrer les règles, au fur et à mesure qu'il avance vers son devenir. Du long chemin que l'homme doit encore suivre, qu'il passe par la terre ou par d'autres mondes, l'homme ne peut en voir ni les détoures, ni les embûches. Il marche en aveugle avec les yeux ouverts, en proie à toutes les pulsions qui naissent de la vie. Parce qu'il est matière, il trébuche et tombe, mais il peut éviter la chute parce qu'il est esprit. Pour cette raison, la première fois qu'il est resté debout, il se créa des Dieux pour mieux s'identifier à l'infini, oubliant la matière dont il est sorti.  Depuis trop peu de temps, l'homme est né à la vie. Cette vie dont le fragile équilibre ne peut s'échafauder que sur la mort, qui, sans cesse, nourrit toutes les vies de la terre. Dans ce cycle de la vie par la mort et de la mort par la vie, celle-ci est nécrophage  et celle-là est parturiente; terrible paradoxe pour l'homme, dont l'unique horizon est la seule vie qu'il a reçu. Mort, où est ta victoire, a-t-il dit un jour, sans savoir qu'il lui devait la vie ? Vie, où est ta victoire, a-t-il crié aussi, les soirs sanglants où il a trébuché et fut fauché ? L'homme n'a pas eu le temps de comprendre que la vie, renaissante à chaque moment de cendres à peine refroidies, suit inexorablement le processus de l'évolution, car il est, évidemment, inscrit lui-même dans le cycle de la mort. Ce déterminisme intime, lié à notre finitude, est-il en relation avec un déterminisme global, qu'à notre modeste échelle, nous ne percevons que la genèse, sans en distinguer son hypothétique eschatologie ? Les Ecritures, en les Prophètes, ont fait le pari de croire à cette unité universelle, sans que la réponse en soit validée jamais. La vie s'est inventée à chaque instant pour qu'un jour soit donné à la matière vivante le fantastique pouvoir de procréer de la non matière pensante. C'est ainsi qu'avec la faculté de concevoir sa propre identité naquit l'intelligence humaine. Parce que tout dépendait d'elle pour que la vie puisse recevoir une existence identitaire, être en quelque sorte authentifiée par une instance observatrice à elle-même, il fallut que l'homme transcende la matière et qu'émerge l'élaboration savante, mise en forme, de l'articulation des concepts et des actions. Sans cet avènement, la vie aurait poursuivit sa longue marche, mais sans jamais pouvoir rencontrer son savoir et sa connaissance. Témoin et témoignage, l'homme est le grand passage obligé du zéro inventé à l'infini non maîtrisé. Parce qu'il participe de la matière comme de l'esprit, de l'être et de la connaissance, l'homme en subit dans les chocs inhérents, telles des vagues qui se brisent dans le ressac de l'existence. Aucun Dieu ne pourrait résister longtemps à de tels déchirements. Seuls ceux que l'homme à imaginer à l'aube de sa conscience, qui sont morts depuis longtemps, ceux qu' il a cru voir dans ses errances, qui meurent et qui naissent dans les peurs et les espoirs, ceux que les Prophètes, mutants de la connaissance, ont fait vivre dans les plus belles paraboles, oui, seuls ceux-là ont pu résister, car ils sont nés du génie humain. Qu'ils soient Dieux d'apocalypse, d'intolérance ou de tolérance, du bien ou du mal et même Dieux d'amour, ils sont tous ce que l'homme a craint, a subi, a voulu et espéré depuis qu'il est en chemin, du passé au futur, qui ne sont qu'un finalement.

Des éblouissantes lumières venues de l'Etre et de la connaissance, les Dieux n'en sont que le reflet déformé qu'au loin les hommes aperçoivent en lueurs vacillantes. Sans le savoir, ils se souviennent et racontent l'histoire des Dieux, leur histoire, comme on narre un rêve évanouit.

- Que de belles paroles, vieux sage, dit l'homme, comme écrasé par ce discours venu de la nuit des temps. Je sais que je te suis sur le chemin, mais, comme nous tous, je n'en connais ni l'origine ni la destination. Tu gardes ce secret caché au fond de tes mots, je l'ai reçu et entendu sans le comprendre.

- Pourtant, l'interrompit le vieux Maître, dans le monde disséminé, ça et là, au hasard des routes humaines, les instants ne manquent pas qui gardent la souvenance du secret. Ils attendent, immobiles, parqués dans le temps long, qu'un passant, comme toi, qui s'en va et quitte ceux qu'ils aiment, les attrapent et en fassent une belle raison de vivre. A défaut, ceux qu'il croisera lui jetteront la pierre une dernière fois.                     

       

Louis Decour, mon père. Texte manuscrit, retrouvé dans mes archives, écrit dans les années '50. 

>Vivant

Le temps nous vient de se redire

"nous sommes vivants",

le temps retient nos souffles courts,

comme il est long celui du vent,

quelques sueurs, quelques lueurs                                                                                           

et sommes à l'oeuvre de l'effacement,                                                                                           

vivre et mourir, la belle affaire,                                                                                                        

rire et sourire de ce parcours                                                                                                      

où seule la mort résiste en nous,                                                                                                    

rire et sourire de nos beaux jours                                                                                                   

où seul l'amour vaut le détour. 

RD.                                                                                                                                                                                                                                                                                                

>Il y a des jours des nuits

Je ne ris pas amis

Je ne pleure pas non plus

Mais c'est ainsi la vie

Qui nous rend si perdus

Au départ de nos soeurs

De nos frères tant aimés

C'est au chagrin de cœur

Qu'il nous faut ranimer

La flamme des souvenirs

Des cris d'enfants heureux

Aux râles des vieux martyrs

Ce passé silencieux

Je veux vous dire bonsoir

Vous rendre mon amour

Lorsque viendra le soir

De mon dernier séjour

RD.

>Symphonie no 9, 2ème mouvement, Largo, d'Anton Dvorak

La première fois que j'ai écouté la symphonie du Nouveau Monde, j'ai été ému devant la grande beauté de cette musique. Le Nouveau Monde ou la Terre Promise à l'horizon de nos vies. Il y a toujours derrière la montagne à gravir une contrée inconnue à découvrir et non à conquérir. Le mythe de la virginité originale nous hante tous. Nous savons qu'il ne s'agit que d'un fantasme, mais, c'est la fonction des grands mythes de l'humanité, ils structurent nos paysages mentaux et agissent tel un adjuvant à la banalité et la finitude de l'existence. J'ai voulu retenir de ce 2ème mouvement le passage, celui qui tourne la page d'un monde ancien, le nôtre, à un monde nouveau, celui des générations qui suivent. Oui, c'est une ode à l'audace des jeunes pousses, qui vont devoir reprendre la charge d'Atlas, comme nous l'avons fait, si mal, lors de notre entrée dans l'arène. La mission sera difficile, périlleuse, vu le nombre impressionnant de défis à relever, mais elle puisera sa force et son intensité dans la réserve immense et si riche de la jeunesse. Il lui appartient d'accoucher d'un nouveau monde, qui n'écrasera plus les peuples sous le poids de l'argent tout puissant, dévastateur et insultant pour la dignité humaine. Je veux croire en cette utopie avant que de quitter le monde. C'est aussi pourquoi, lors de mon départ, je souhaite que ce Largo, d'Anton Dvorak, soit diffusé à mes proches et amis, en seconde partie de la cérémonie de départ, comme un legs personnel à l'espérance. En première partie, mon désir est que ces mêmes personnes puissent écouter le 2ème mouvement du concerto no 5 pour piano et orchestre de Ludwig van Beethoven.

>Pour Stéphane

  Stéphane, avec Nathalie, à Jérusalem.

Tu n'es pas mon frère

Tu n'es pas mon ami

Je t'ai découvert

Je ne t'ai pas choisi

 

Mais ce qui nous unit

Est plus fort que le chagrin

Plus profond que nos nuits

Plus beau que le destin

 

L'enfant qui est le mien

Vit avec toi aujourd'hui

Tu l'as pris par la main

Et tu lui donnes sans bruit

 

Tu n'es pas son père

Tu n'es pas son ami

Mais tu es la vie

De ma vie mon frère

 RD. Bruxelles, le 18 octobre 2005.

>Songe d'une nuit d'été

arrivé l'été à Paris

où j'ai souvent ressenti

le poids des habits jaunis

un seul instant a suffi

dès l'ouverture sur tes couleurs

confins des sables du Hoggar

j'ai vu je jure le feu au coeur

le doux retour de ton regard

le long chemin de ta mémoire

me revenir d'un grand voyage

signant la fin par le départ

en souriant au vieux présage

l'éternité sur un palier

pour admirer le vaste ciel

si généreux à retrouver

la braise intense sous le pastel

jusqu'au lointain de mes élans

tu es venue comme l'océan

tu m'as lavé de tout ce temps

à te chercher éperdument

en tes rivages vert oranger

j'ai réappris le goût du sel

de la vanille des oliviers

et du baiser originel

sur ta bouche écarlate

j'ai revu l'ultime désir

de tes lèvres qui éclatent

à la face cachée du désert

le Sahara qui me ressource

comme une musique étrange

joignant la naissance à la source

jouissant de l'oeuvre d'un ange

j'ai salué Dieu et sa parole

au vent rougi de tant d'ivresse

vers ton étoile j'ai pris l'envol

à tout jamais belle princesse

RD.

>Tu m'es venu

Je n'attendais plus rien des étreintes passagères

Je m'attendais à vivre des saisons moins légères

A promener mes ans

Le désir m'a manqué des plaisirs sans donner

A promener mes ans

Le hasard s'est tiré de mon calendrier

Ni heureuse certains soirs avec ma solitude

Malheureuse non plus des bonsoirs d'habitude

A traverser le temps

Les visages ont passé comme les années

A traverser le temps

L'ennui s'est calmé au gré de mes pensées

Et puis le jour venu quelque chose s'est produit

Et là tu es venu me parler d'aujourd'hui

Me raconter le vent

Une histoire en chemin où je me suis reconnue

Me raconter le vent

Une histoire un destin où tu m'as reconnue

Etourdie perdant pied je n'ai vu que le bleu

Monet Chagall Matisse réunis en tes yeux

Bercée par l'océan

Qui soudain m'apparut tout autour de notre île

Bercée par l'océan

Je me suis laissée prendre en oubliant la ville

Quel secret l'existence cache-t-elle mon amour

Quel trésor ta présence maintenant et toujours

Car t'aimer pour mille ans

Ne sera pas assez pour apaiser la flamme

Car t'aimer pour mille ans

Au-delà la frontière je resterai ta femme

RD.

>Tu es

Tu es ce que j'attendais dans mes cieux d'enfant

Tu es ce que je vivais avant de penser le temps

Tout ce temps à fléchir à l'ombre si lente

Dans le vent et les dire d'une pleine attente

Derrière les visages et les aventures 

Devant les barrages et les amours sures

Je recherchais ta trace dans l'âme d'un soir

Dans la file si lasse des vies des bonsoirs

Au détour de nulle part au fond des abandons

Je t'ai lue sans hasard cent fois comme un don

Les siècles ou cinq ans c'est pareil au même

Tu es totalement tu es celle que j'aime

RD.

>Instemps

Elle marche dans ses pas lents

Dans ses désirs retardés

Leurs corps en mouvement

Pour un temps désarmés

Il sent ses odeurs mêlées

Aux parfums forestiers

Il sait en cette belle journée

Qu'elle est tout son sentier

RD.

>Mots et moi

Quand je te rime en moi tes signes

Braisent mon coeur et lavent ma peur

Quand je dessine en toi tes lignes

Lovent ma main nuit et matin

RD.

>Nous est mort 

Il n’y a plus de nous

Le désamour l’a emporté

C’est le temps du vous

Des désamants du seul passé

 

Si je me retourne vers nos mirages

Je n’y lis que distance incertitude

Quand je me tourne vers nos orages

Je n’y vois que souffrance et solitude

 

Nous sommes étrangers privés du désir

Lassés d’observer l’horizon balisé

Plus rien ne dépasse si ce n’est le mentir

Laminés en nos âmes asséchées

 

Je ne peux te suivre dans tout ce fracas

Qui n’est que regret et plus que remord

Moi comme toi d’un seul et même pas

L’un à l’autre désormais sommes morts

RD.

>Le blues à lame de fond

jetant l'encre sur le papier                         

des taches d'ombre sont venues

du large par milliers

sur la plage à demi-nue

les granits roses de mémoire

ont brisé l'enfant qui jouait

dans le vent le sable le soir

et la vue salie à jamais

que faisais-tu Noir Total

quand l'oiseau s'est affaibli

sur les côtes boréales

belles encore voici des nuits

que sont châteaux en Bretagne

et loupiots de notre enfance

et leur rire qui nous gagne

dans le coin de nos errances

que sont bateaux en Vendée

et marins de la partance

oubliés comme faisandés

au purin de la finance

que faisais-tu Noir Total

quand l'oiseau s'est durci

sur les rivages du scandale

en s'ébattant sans cri

 des navires si complaisants

pour des salins jaunis

du pétrole et de l'argent

pour des salauds blanchis

de l'Atlantique à l'Indien

océans de la réserve

mohicans de lendemain

aux eaux mortes en conserve

que faisais-tu Noir Total

quand l'oiseau s'est meurtri

sur les bords de la gale

de tes soudables appétits

je me souviens légères

la mer et la saison

et je me vois amer

le blues à l'âme de fond

sur les galets de la colère

aujourd'hui j'écris la peur

car tout en toi s'altère

avant que je ne meurs

que faisais-tu Noir Total

quand l'oiseau s'est endormi

sur la plage vespérale

en priant pour la vie

RD.

>Les mots bleus

Chanter les mots heureux

Pour une heure pour un jour

Un printemps amoureux

En nous pour toujours

Retour sur nos élans passés

Détour par nos étangs gelés

Histoire de revisiter

Nos miroirs fatigués

Un chanteur qui chancelle

Marque sa voix du temps

Les souvenirs infidèles

D'un amour de vingt ans

Mais les mots doux enfouis

Ceux dits avec les cieux

Renaissent de l'oubli

Ne meurent pas d'adieu

Singulier pluriel

De notre humanité

Une trace étincelle

En signe d'éternité

RD.

>Comme un vol

C’est pour dormir bientôt

S’évanouir sous l’eau

Et dans le ciel si beau

C’est pour voler très haut

 

Vivre et fléchir de trop

Pire que vieillir trop tôt

Ivre de souffrir sans mot

Vivre ou choisir le saut

 

Rien à maudire pourtant

Rien à haïr vraiment

Que ressentir le vent

Sur les souvenirs du temps

 

Ni plaisir ni plaisant

Ni guérir guerroyant

Ni martyre martelant

Mais écrire mes élans

 

C’est pour partir bientôt

S’évanouir sous l’eau

Et dans le ciel si beau

Comme un vol de gerfaut

RD.

>Images

   Il est un endroit en Bavière

          où mon esprit

    comme mes poumons

  respirent plus librement.

                                                                  Le lac Lautersee, à Mittenwald, en Bavière,

                                                                                                 où j'aime me promener et me reposer.

                                                                                                         Il est un endroit de Provence,

                                                                                        dans les Alpilles, où mes cendres seront inhumées.

                                                                                                                                           Il est un endroit de ma vie

                                                                                                                                                                                             que je ne connais pas et qui m'attend.

Il est un endroit de ma vie, au Pays d'Arles, que j'aime,

          où j'ai oublié d'éteindre la lumière.

A Bruxelles, il est un endroit que j'aime particulièrement, car j'y ai de beaux souvenirs: la place Flagey et son "Paquebot",  jadis siège de la radio-télévision belge (RTB). Aujourd'hui, Flagey est un lieu culturel et de sortie très prisé des Bruxellois. Sur la photo, les étangs d'Ixelles jouxtent l'église Sainte-Croix. Ils ont un charme discret qu'apprécient les badauds; ils mènent à l'abbaye de la Cambre, ancien monastère de moniales cisterciennes, fondé en 1201. Depuis 1927, la Cambre accueille la célèbre Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels. 7 novembre 2017.    

« La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps. »

>Les eaux sombres

                                                        Ce matin, 21 février 2017, j'ai entendu, sur France Inter,

                                                                               Emily Loiseau chanter "Les eaux sombres".

                                                                                     C'est beau et cela nous ressemble !