>L'art de vivre !

L'art n'a pas pour mission de plaire, même si il peut plaire. Il montre, suggère, évoque, provoque, déforme, émeut. Il peut nous aider aussi à changer notre rapport au regard. Il n'est pas, tout simplement, si il se soumet aux pensées conformes, correctes et dominantes ou si il s'inscrit dans une ligne académique de reproduction et de répétition. Sa valeur réelle ne se fixe pas chez les marchands. Seuls l'émotion, la modernité et le recul du temps lui donne une valeur dans la marche de l'humanité.

>"L'homme est une force qui va ..." 

Les mots manquent parfois pour dire l’émotion. Que dire de l’hommage à Johnny Hallyday ? Il n’y a pas de précédent, si ce n’est celui de l’enterrement, à Paris, de Victor Hugo, le 1er juin 1885, où deux millions de personnes étaient venues saluer l’œuvre autant que l’homme des Misérables. La retenue et les pleurs, l’élan et la ferveur de tout un peuple, des plus humbles, les Jean Valjean, Cosette et Gavroche d’aujourd’hui, à ceux que l’on dit de l’élite, pour une fois ramenés à leur noble et fragile condition humaine, qui s’expriment tour à tour dans un palpable désarroi de marée humaine. Rien pour venir assombrir un triste et lumineux samedi de décembre. La catharsis de Johnny a permis d’éloigner les sombres divisions, de réunir les uns et les autres, ceux qui se parlent, s’estiment et s’aiment comme ceux qui s’évitent, s’ignorent et se détestent.  Qui peut se prévaloir d’une telle unité ? Incroyables et belles images d’un cerceuil blanc, qui descend les Champs-Elysées, bordé par sa tribu de bikers et une foule innombrable, recueillie et investie par un moment de grâce et d’histoire. L’église de la Madeleine, en son écrin catholique, pour un temps suspendu, livrée au son très accordé et rythmique de quatre guitares qui résonnent en nos âmes pour mieux nous donner le blues, celui qui vient de là, qui vient du cœur, de la souffrance des êtres oubliés et perdus. Nashville, Tennessee, et Paris, Belleville, ne faisaient qu’une aujourd’hui. Les mots du cœur du Président Emmanuel Macron et de la justesse de Philippe Labro pour redonner du sens à toutes celles et ceux qui l’ont cherché depuis trois jours. Scotchés à nos écrans sans mensonge, nous regardions cette scène unique et magnifique comme des enfants qui vont devoir faire sans. Nous ferons sans, nous le savons, parce qu’« un homme comme sont tous les autres, un être intelligent, qui court au but qu’il rêva, est une force qui va … » Hernani, Victor Hugo. 9 décembre 2017.

>Jean D'Ormesson, ce catholique errant !

En 1990 , Jean d’Ormesson, ce catholique errant, publiait, chez Gallimard, « Histoire du Juif errant ». J’avais déjà beaucoup lu sur le peuple juif, des histoires allégoriques, symboliques, complexes, tragiques, burlesques et dérisoires. Mais jamais, jusque là, je n’avais approché, à travers l’espace et le temps, une narration, sur un sujet, faut-il le dire, plus vaste que l’océan, avec autant de bienveillance que de sensibilité. L’errance, ses passions, ses misères, ce prix payé par les Juifs pour avoir dénié à l’un des siens, Jésus, sa mission rédemptrice, l’errance, comme une seconde peau finalement endossée, l’errance, aujourd’hui, enfin plus mentale que spatiale, pour ne pas sédentariser les certitudes mortifères réservées aux démunis de la pensée. 5 décembre 2017.

 

«  Je vois ce que c’est, dit Marie : c’est toujours la même chose. Du sang, des sièges, la fin de tout, l’espérance chevillée au cœur, la peur vague d’on ne sait quoi, l’attente d’un dieu inconnu qui peut prendre toutes les formes, qu’on défie et vénère et qui est peut-être le néant, et, courant à travers le monde comme un fil invisible qui tiendrait tout ensemble, l’amour. Demain ou après-demain, vous nous raconterez une passion, la fois d’après une bataille, et le tout se terminera à Florence ou à Bâmiyân, devant les portes de bronze ciselées par Ghiberti pour le petit édifice en  face de la cathédrale … » Jean D’Ormesson, Histoire du Juif errant.

>Provocation suédoise ?

Le métropolitain de Stockholm se transforme souvent en galerie d'art. Il accueille nombre d'oeuvres d'artistes en tous genres. Liv Strömquist, née à Lund, le 3 février 1978, auteure de bande dessinée, a signé sur les murs du métro de la capitale suédoise une oeuvre engagée, tant sur les plans moral, politique qu'artistique. Très impliquée dans le combat féministe, elle ne craint pas la provocation, car celle-ci est pour elle un bon moyen d'interpeller et de questionner la société. Depuis quelques jours, les usagers des transports stockholmois peuvent observer, admirer ou réprouver un tableau qui ne laisse personne indifférent. Les menstruations féminines en sont le sujet, quittant ainsi la réserve morale dans laquelle elles sont confinées habituellement. Peu importe la finalité du message, avec lequel chacune et chacun peut ou non cohabiter. Au diable le jugement de la forme, de l'écriture, du style empruntés pour servir le message. Qui sommes-nous pour juger de l'univers d'un créateur pour condamner son rapport au monde ? Ne sommes-nous pas nos-mêmes soucieux de préserver cette part singulière de notre humanité intime ? Et si l'objet dérange, eh bien, tournons le regard vers d'autres horizons, mais ne sacrifions pas, jamais ce qui nous distingue d'une intelligence artificielle: la liberté. L'important n'est-il pas dans le privilège pour nos sociétés occidentales que représente la liberté de penser, de manifester, de participer, de voter, d'écrire, de composer, de jouer, de sculpter, de dessiner et de peindre ? Je ne suis pas sensible à l'oeuvre de Liv Strömquist. Elle ne me parle pas, ni du côté cérébral, ni du côté émotionnel. Mais pour rien au monde, il ne me viendrait à l'idée de vouloir la censurer. 7 novembre 2017.    

                                                                                                                                        Liv Strömquist, 39 ans.

>Au fil des jours, des nuits et de l'éternité !

"De deux choses lune l'autre est le soleil". Jacques Prévert.

 

"Elle est retrouvée. Quoi ? - L'Eternité. C'est la mer allée Avec le soleil." Arthur Rimbaud.

 

"Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles, La lune, au visage changeant, Paraît sur un trône d'argent, Et tient cercle avec les étoiles, Le ciel est toujours clair tant que dure son cours, Et nous avons des nuits plus belles que vos jours". Jean Racine.

>La beauté en préhistoire !

Aujourd'hui, nous sommes allés voir la caverne préhistorique Pont D'Arc, plus connue sous le nom de Grotte Chauvet, du nom de l'un de ses trois découvreurs, le 18 décembre 1994, non loin de Vallon Pont d'Arc, en Ardèche. Il s'agit de la parfaite réplique de l'originale, protégée de la visite du public, responsable potentiel d'une détérioration des peintures pariétales. Ce fut le cas pour la Grotte de Lascaux - 18 à 20.000 ans - ouverte au public pendant de trop nombreuses années. Quelle émotion ressentie devant ces oeuvres artistiques qui ont 36.000 ans ! J'ai pensé aux taureaux de Picasso, à la spiritualité de Chagall, au mouvement de Van Gogh, à la lumière de Renoir. Bien sûr, cette analogie est anachronique, artificielle et exagérée, mais comment ne pas admirer ces hommes qui maîtrisaient de nombreuses techniques picturales et qui ont voulu ainsi, aux jours plus tempérés revenus - les ours et lions des cavernes y hibernaient et n'auraient fait que simples bouchées des êtres humains - projeter sur des parois leurs représentations souvent réalistes, parfois abstraites. Ils chassaient et cueillaient, semi-nomades, appelés par la science moderne les Aurignaciens, du nom du village d'Aurignac, en Haute-Garonne. Ces Aurignaciens ont migré vers nos contrées occidentales, il y a 40 à 50.000 ans, alors en pleine période glaciaire, supplantant en quelques milliers d'années les Néandertaliens, au mode de vie plus rudimentaire. Si vous voyagez dans le Sud de la France, n'hésitez pas à faire le déplacement vers ce lieu magnifique, à haute valeur culturelle, et qui nous rappelle que nos lointains ancêtres étaient des êtres plus raffinés que ne l'ont décrit certains de nos cours de préhistoire. 6 octobre 2017.

>Françoise Nyssen, femme de Lettres et cheffe d'entreprise, à la Culture ! 

Le tout nouveau gouvernement du Premier Ministre, Edouard Philippe, et du Président de la République, Emmanuel Macron, a réservé de belles surprises (*). Parmi celles-ci, la nomination de Françoise Nyssen, née à Etterbeek, commune bruxelloise, en 1951, à la tête du prestigieux ministère de la Culture. Directrice de la maison d'édition Actes Sud, référence par ses choix éditoriaux, elle a succédé à mon ami, Hubert Nyssen +, son père, que j'ai connu lorsque je vivais à Arles, né à Bruxelles, en 1925, et décédé en 2011, à Paradou, petit hameau des Alpilles. Pour moi, voir cette femme de culture talentueuse accéder à un poste trop souvent négligé ces dernières années est un gage de qualité et une belle promesse. Actes Sud, c'est d'abord l'œuvre d'Hubert Nyssen, le Bruxellois, de Boitsfort, plus précisément, naturalisé français dans les années '70, entre beaucoup d'autres choses, professeur de Lettres dans les universités de Liège et d'Aix-en-Provence, Docteur honoris causa de l'Université de Liège (ULg), en 2003, j'étais présent, et Officier de la Légion d'honneur en 2005. Génial inspirateur, découvreur exceptionnel et éditeur visionnaire, Actes Sud, c'est en 1978, romancier lui-même et scrutateur de nos travers. Un monument, que j'ai eu la chance de rencontrer, début des années '90, lorsque je résidais dans cette petite ville d'Arles, non par le territoire, le plus grand de France, mais par le nombre de ses habitants, 50.000, où beaucoup de personnes se connaissent. Tu le sais, j'y ai des amis et j'y ai gardé de nombreux contacts. J'ai pu l'approcher dans l'intimité, chez lui et au Méjean, où la maison d'édition est toujours installée, tout à côté du cinéma indépendant éponyme, et j'en ai gardé une admiration sans cesse revivifiée. C'est en effet lui qui nous a permis de découvrir notamment, Nina Berberova, "L'Accompagnatrice", Paul Auster, "Léviathan", Laurent Gaudé, "Le soleil des Scorta", et Nancy Huston, "Lignes de faille" ... Françoise Nyssen a su enrichir et embellir le catalogue de la maison, en développant intelligemment le patrimoine spirituel, intellectuel, romanesque et commercial que son père lui a légué. Ce mélange belgo-français des Nyssen, dans lequel je me retrouve totalement, vu mes origines mixtes, a donné à la littérature mondiale ses lettres d'allégresse. Oui, c'est vrai, aujourd'hui, je suis particulièrement heureux de l'arrivée à la Culture d'une grande dame cultivée et si bien avisée. 18 mai 2017.

(*) Voir Champ & Contre-Champ, Le gouvernement du Président de la République, Emmanuel Macron !

>Les livres

Les livres ont toujours participé de ma vie intime et sociale. Ils ne sont pas pour moi une vague distraction. Ils ne tapissent pas que les murs du salon et du bureau, ils sont les plans de mon architecture, ils soutiennent tout mon être. Le premier tracé fut la lecture par ma maman de "Paroles", de Jacques Prévert. J'avais, je crois, cinq ans. Ireine, c'était elle, appartenait à ces personnes absorbées par un monde intérieur, qu'elle ne pouvait partager qu'en lisant les récits qui sublimaient sa vie. Je fus le réceptacle, plus que d'autres, plus que mes soeurs, parties conquérir le monde, d'une soif de partage sans prétention parce que réservée. Ses récits, elle se les appropriait. Bien que dévoilant au gré des sons et des images une musique singulière, ils ne me permirent pas de maîtriser un tant soit peu un quelconque langage musical, pourtant universel. J'en suis juste le compagnon. Maman Ireine le pratiquait dans sa cuisine comme sur les scènes des salles de spectacle du Pays de Liège. Entre deux crises de mélancolie, elle chantait des airs de jazz américain et des chansons françaises, "My heart belongs to Daddy", "Mon amant de Saint-Jean" ...  Ainsi, une voix grave et suave distilla savamment entre mes oreilles un délicieux mélange romanesque et lyrique. Je ne m'en suis jamais remis. Ces histoires, devenues miennes, par la magie du transfert, m'ouvrirent ainsi les portes d'une autre partition, plus universelle encore, celle de la quête d'une liberté acquise par l'amour d'une mère. Car lire, c'est être libre. Chez mes parents, de la cave, bien réelle, au grenier imaginaire, lieu où je projetais les aventures découvertes dans les pages du soir,  tapi dans mon lit, sans que j'en convienne, je me construisais un regard actif au travers la fréquentation de celui des auteurs. Il y eu bien d'autres textes, qui alimentèrent en moi l'absolue nécessité de lire. Je me consolai ainsi, plus d'une fois, de la perte des êtres chers, en parcourant les histoires d'ailleurs, qui ne l'étaient pas tant que ça. Celle de mon papa, Charles, mort trop tôt, en 1980, car je crus reconnaître sa générosité à mon égard, en lisant ce passage, de "Fanny" de Marcel Pagnol: "(...) Panisse: Toi tu es celui qui est parti comme un vagabond, en abandonnant la fille qui t'avait fait confiance. Et si un honnête homme l'a sauvée du déshonneur et des commérages, tu ne peux que lui dire merci. (...) Fanny, il y a une très grave question qui se pose. Je ne sais pas ce que Marius t'a dit avant que j'arrive. Mais à moi, il m'a dit qu'il avait l'intention de réclamer sa femme et son fils. (...) Pendant ces dix-huit mois de bonheur, je me suis fait souvent des reproches, surtout quand je te voyais, au début, inquiète, pensive, et même triste. (...) Laisser l'enfant ? Ça c'est impossible !" (...). Moi, je n'ai jamais pu dire merci à cet homme d'avoir été un papa pour moi sans être un père. J'ai relu récemment "La promesse de l'aube", de Romain Gary. Comment ne pas penser à Ireine, disparue en 2011, lorsque je lis ceci ? "(...) Je revenais du lycée et m'attablais devant le plat. Ma mère, debout, me regardait manger avec cet air apaisé des chiennes qui allaitent leurs petits. Elle refusait d'y toucher elle-même et m'assurait qu'elle n'aimait pas les légumes et que la viande et les graisses lui étaient strictement défendues. Un jour, quittant la table, j'allais à la cuisine boire un verre d'eau. Ma mère était assise sur un tabouret; elle tenait sur ses genoux la poêle à frire où mon bifteck avait été cuit. Elle en essuyait soigneusement le fond graisseux avec des morceaux de pain qu'elle mangeait avidement (...)". Bien sûr, chez nous, nous mangions à notre faim, et rien ne manquait vraiment, mais le sacrifice d'une mère pour son enfant est une chose qui, à la maison, ne fut pas qu'une évocation livresque. La figure d'une mère à l'âme chevillée à la survie de sa progéniture ne transfigure-t-elle pas toute représentation imaginaire ou réelle de l'amour ? Dans la nuit du 1er au 2 mai 2001, nous avons perdu Barbara, ma petite belle-soeur. Elle était comédienne et avait 25 ans. Elle fut égorgée et décapitée par son petit ami qui, junkie, sous l'effet des drogues et de l'alcool, ne supporta pas qu'elle lui annonce leur séparation. "Nous sommes trop différents culturellement", m'avait-elle dit, une semaine auparavant. Lorsque j'ai en mains "Une femme fuyant l'annonce", de David Grossman, il est certain que le vide laissé par la disparition brutale de son fils cadet, Uri, mort au combat au Sud-Liban, en août 2006, fait remonter la souffrance de l'annonce puis du deuil infini que nous partageons avec le grand romancier israélien. La littérature n'est pas innocente. Elle parle de nous, de nos failles, de nos lâchetés, de nos grandeurs, des beautés cachées, parfois introuvables, sous la boue du vacarme du monde. C'est aussi pour ça que j'aime lire. Retrouver l'héroïsme de la condition humaine, derrière la grisaille ou le bleu délavé de nos façades fatiguées, est plus qu'une hygiène de vie, c'est la survie. Je vous dirai encore que "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen, a rempli mes heures le temps d'un amour douloureux. La quête de l'âme soeur, lorsqu'elle s'arrête par manque de désir de l'autre ou surgissement de l'impossible, est une mort, quoi qu'il advienne, surtout si on en réchappe: "Assise devant la table, elle sortit de leur boîte les cachets, les compta. Trente, trois fois plus qu'il n'en fallait pour les deux. (...) Elle porta le verre à ses lèvres, goûta à peine. Il y avait des paillettes au fond. (...) Elle a été sage, elle a tout bu. (...) Oui, tout bu, il ne restait plus rien dans le verre, elle avait avalé les paillettes, elle les sentait amères sur la langue. Vite, allez voir. (...) Il but d'un trait, s'arrêta. Le meilleur restait au fond, il fallait tout boire. Il agita le verre, le porta à ses lèvres, but les paillettes du fond, son immobilité. (...) Alors il la prit dans ses bras, et il la serra, et il baisa les longs cils recourbés, et c'était le premier soir, et il la serrait de tout son amour mortel. (...)". Comment ne pas renaître à l'amour perdu, lorsqu'une aussi belle scène nous vient du plus loin et du plus grand de la littérature française ? Ne croyez pas que mes lectures soient tristes ou ternes, même derrière le tragique de l'existence, traité et retraité de mille manière dans la littérature, je puise une énergie et un bonheur de vivre, car je sais, plus que celle ou celui qui ne lit pas, que nous sommes vivants. 

>Livre: Celui qui ne m'a jamais quitté

Il y a des récits qui vous marquent à jamais. Le Grand Meaulnes, d'Alain Fournier, parce qu'il résonnait dans toutes les fibres de mon âme, a embelli mon adolescence et ma vie d'adulte. Je relis ce roman chaque année, depuis 40 ans. J'ai aimé un garçon, nommé Alain, comme c'est étrange, ainsi que François a aimé Augustin. Je l'ai perdu tragiquement au cours de notre huitième année. Il n'a cessé depuis de me prendre la main, de me parler de la lumière de notre enfance, de nos jeux et balades sur les collines de Sainte-Anne, Bois du Barron, Piédroux, de la petite vallée verte du Ry-Poney, au sud-est de Liège, seuil de l'Ardenne infinie pour des culottes courtes. François, lui, a 15 ans, il est le narrateur du récit et fils de M. et Mme Seurel, instituteurs de Sainte-Agathe, en Sologne. Il fréquente le Cours supérieur qui prépare au brevet d'instituteur. Un mois après la rentrée, un nouveau compagnon de 17 ans vient habiter chez eux. "L'arrivée d'Augustin Meaulnes fut pour moi le commencement d'une vie nouvelle" écrit-il. La personnalité mystérieuse d'Augustin, que les élèves appellent bientôt "le Grand Meaulnes", va troubler le rythme monotone de l'établissement scolaire et fasciner les élèves. Plus tard, il y aura l'aventure dans une Sologne aussi terrienne que céleste, la découverte d'une grande demeure et d'un trésor: l'amour pour Yvonne de Galais. Et puis la vie, les chemins de traverse, l'éloignement et la perte, qui servent, un jour ou l'autre, à reconstruire le rêve perdu.  

<Extrait

« Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en éventail de sa lanterne grillagée … A peine sortions-nous par le grand portail que, derrière la bascule municipale, qui s’adossait au mur de notre préau, partirent d’un seul coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonnés. Soit moquerie, soit plaisir causé par l’étrange jeu qu’ils jouaient là, soit excitation nerveuse et peur d’être rejoints, ils dirent en courant deux ou trois paroles coupées de rires. Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me criant : « Suis-moi, François … ». 

>Livre: Penser contre soi-même

Je viens de terminer de lire cette somme extraordinaire qui, depuis l'émergence de l'islam, au VIIème siècle, en Arabie, plus de deux mille ans après l'émergence du judaïsme, au XVème siècle avant l'ère chrétienne, retrace les liens ancestraux, riches et complexes, qu'entretinrent juifs et musulmans. Les minorités juives, en terre arabo-musulmanne, ont eu à souffrir ou à se réjouir d'un statut menacé ou protégé, sous l'effet de l'interprétation fluctuante du concept de Dhimma, réservé aux gens du Livre, les juifs et les chrétiens. Leur liberté de culte était en effet soumise à une taxe qui matérialisait leur "soumission" à l'ordre de l'Oumma, la communauté islamique. Sous la direction scientifique d'Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, l'un musulman, l'autre juif, tous deux professeurs d'université, ce vaste travail de recherche historique, au-delà du passé, entend permettre la préservation des liens entre les deux communautés - tout en intégrant le conflit israélo-palestinien, venu polluer la mémoire respective des uns et des autres - Il s'est agi, pour chacun des auteurs, de pouvoir "penser contre soi-même", afin d'ouvrir le champ d'une pensée critique de leur histoire respective. C'est grâce à cette connaissance approfondie de l'autre que notre civilisation, qui n'a pas à nier les identités, dès lors qu'elles se respectent, ce qui serait mortifère, pourra assurer à chacun, dans son individualité, et à tous, dans la vie collective, un vivre ensemble vital et salutaire. (19 février 2017).

>Portrait 

                                                        Ireine, ma maman, dessinée par Louis, 1954.

Tout a commencé avec ce portrait de ma maman, dessiné par un homme qui l'aimait et qu'elle a aimé. Il s'appelait Louis. Il est mon père, il fut mon géniteur. J'en parlerai plus longuement ailleurs. Enfant, je regardais ce visage souriant de jeune femme et voyais bien qu'il avait un rapport avec celui d'Ireine. Je me disais qu'il y avait quelque chose de fort et de magique à pouvoir ainsi retracer les traits d'une personne, d'un paysage, d'un objet. J'observais qu'il s'agissait là d'une tentative de retenir le temps doublée d'une tentation de redéfinir l'espace. Les années ont passé, j'ai voyagé. Ma curiosité m'a permis de promener mon appétit dans bien des musées, des galeries d'art et des salles de vente. J'ai eu la chance ainsi de pouvoir un peu aiguiser mon regard et de cultiver mon ignorance.   

>Peinture

La maison bleue, 1920, de Marc Chagall, ici, au Musée Boverie, à Liège, dont la Ville est propriétaire, avec huit autres tableaux prestigieux, grâce à la généreuse donation, en 1938, de deux mécènes, le Baron Pierre de Launoit et l'industriel liégeois, Louis Lepage. Tout est déconstruit, recréé, projeté, fantasmé, à la face de nos regards indifférents, agacés, perturbés, intéressés ou émus. Chagall est juif, d'origine slave, il est né à Vitebsk, en Biélorussie, la passion se lit dans les mouvements de son pinceau, mais ses bleus oniriques sont méditerranéens.    

>Peinture et portrait

Ecoutons Sacha Guitry nous parler de Claude Monet. Son admiration pour le peintre impressionniste est la mienne. J'aime me perdre dans ses tableaux, sa lumière pénétrante et réfléchie par la nature, les infrastructures et les personnages. "Impression, Soleil levant" est une ode au réveil de la vie, saturé par une sublime palette de couleurs. "Les coquelicots à Argenteuil" nous enivrent des effluves de deux femmes en promenade, elles-mêmes odorées aux parfums diffus d'une campagne délicieuse. "La Gare Saint-Lazare" fait voir la civilisation industrielle en marche, le bouillonnement des volutes de fumée d'une locomotive qui vient. "Le Bassin aux nymphéas" est une merveille, nature plus sublimée que domestiquée, comme un abandon aux forces de la beauté.    

                                                                                         Impression, Soleil levant, 1872.

     Les coquelicots à Argenteuil, 1874.

                                                                                                                                                                            La Gare Saint-Lazare, 1877.

                                                                                    Le Bassin aux nymphéas, 1897-1899.


>Opéra

                                                                      L'opéra de Liège/Wallonie

                                                               a été entièrement rénové et inauguré en 2012

                                                                                                                          L'écrin magnifique de notre opéra

Hier soir, 31 janvier 2017, nous sommes allés voir et écouter "La Damnation de Faust", d'Hector Berlioz, à l'Opéra de Liège/Wallonie. Je ne peux pas dire que j'ai été séduit par la mise en scène de cet immense chanteur qu'est Ruggero Raimondi. C'est en partie grâce à lui et à José Van Dam que j'ai véritablement découvert l'opéra. En 1979, j'ai en effet assisté à la projection du film, Don Giovanni, de Joseph Losey. Raimondi était Don Juan et Van Dam Leporello. J'en suis sorti émerveillé et définitivement conquis par l'art total qu'est l'opéra. Bien sûr, je ne suis qu'un très modeste amateur. Mais hier, comment dire, je suis resté toute la soirée comme étranger à une oeuvre, qui, pourtant, par son propos poétique et philosophique, a tout pour plaire et même passionner. Le côté figé, répétitif des scènes, on change la tonalité mais guère la couleur, l'imposante structure métallique du décor, dont l'intérêt de sa manipulation poussive m'a échappé; tout cela m'a ennuyé. Pourtant, il y avait là l'excellent chef liégeois, Patrick Davin, à la direction musicale, et un orchestre qui, une fois chauffé, a exécuté une partition belle, sobre et forte. Et, en dépit des bonnes prestations du ténor américain, Paul Groves, dans le rôle de Faust, de la soprano géorgienne, Nino Surguladze - sa prononciation en français laisse à désirer - dans le rôle de Marguerite, et de l'excellent travail vocal du baryton-basse italien, Illdebrando D'Arcangelo, une voix de bronze, dans le rôle de Méphistophélès, rien n'y fit, je n'ai pu me captiver pour une intrigue, il est vrai, dont chacun connait l'issue (chez Gounot, la chute est différente). Saluons tout de même l'ensemble des choeurs, qui, ici, participent quasi constamment à l'action. Je suis en effet resté sur ma faim avec cette mise en scène peu inventive et trop classique, peut-être trop italienne, à mon goût. En revanche, le sublime final de la montée au ciel de l'âme de Marguerite m'a emporté, mais c'est à la musique du grand Hector que j'ai dû ce réveil émotionnel tardif.

                                                                                                                                                Ruggero Raimondi

                                                                         La parabole du temps ...

La salle à l'italienne de l'opéra de Liège

>Oeuvre en question

                                                               Céline, le voyage au bout de l'humanité

Je ne disconviens pas que Céline puisse être considéré par certains comme un grand écrivain. Mais, moi, je ne peux séparer l'homme de haine de l'auteur moderne. Il est communément admis, dans les cercles académiques et universitaires, qu'une œuvre ne peut être réduite à la biographie de son auteur. C'est vrai. Mais comment faire l'impasse sur l'insupportable et découpler l'évaluation littéraire d'un activisme antisémite permanent au service de la cause nazie ? Car c'est bien ce qui ressort de ce voyage biographique au coeur de la pensée et de l'action de Louis-Ferdinand Céline et, pour tout dire, au bout de la nuit de l'humanité. Alors, oui, je l'avoue, il n'est pas pour moi un grand écrivain, car il fut un tout petit monsieur.

 « Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique », d’Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Fayard,

>Peinture et société

                                      La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, Musée du Louvre

Delacroix peint ce tableau pour saluer le courage des insurgés de la révolution de 1848. Au-delà des circonstances, il est un symbole fort d'une République qui résiste, qui ne s'en laisse pas compter et qui brandit l'étendard de la liberté contre toutes les oppressions. Il nous dit aussi que le prix à payer en vaut la peine. Les armes de la rébellion ont changé, heureusement. Mais la nécessité de se lever, de dire non à l'intolérable et de proposer démocratiquement un autre chemin, celui de la pensée et de l'action, demeure d'une urgente actualité.