>Le Son et l'Image !

Je suis né en bord du fleuve, à l'hôpital d'Ougrée, propriété jadis des établissements sidérurgiques Cockerill. Il était situé juste en face du stade du Standard de Liège, l'un rive droite, l'autre rive gauche. La métallurgie et le football ont rythmé mon enfance et mon adolescence. Le son et l'image de l'acier en fusion craché par la coulée continue ravivent toujours en moi la mémoire de papa. Charles était cadre au service des achats de l'ancienne Construction mécanique, implantée au château de Seraing, aujourd'hui CMI. Cet homme a donné sa vie à Cockerill, entreprise qu'il aimait comme un membre de la famille, à ce bassin industriel où coule la Meuse mais plus l'acier. Ces terres en amont de la Cité ardente, admirées par Victor Hugo, à présent transformées pour une reconversion attendue, lorsque qu'il m'arrive de les traverser en voiture, l'odeur des panaches de carbone, l'incandescence du haut-fourneau et le souffle de la bête en action se raniment en moi et, je l'avoue, l'émotion d'un passé prestigieux et l'image fière de papa associée me bouleversent.

                      Charles, mon papa dans ses jeunes années. Un homme qui aura fait de sa vie un hymne à l'amour et à la discrétion.

          Ireine, ma maman, alias Viviane Aumont, séduisante artiste, trois hommes en sont tombés amoureux, cela a eu des conséquences.  

La musique a beaucoup compté dans mon petit univers. Enfant, mes parents écoutaient toutes sortes de musiques, classique, opéra, jazz, chansons américaine et française. A partir de la Libération, pendant quelques années, ma maman, Ireine, alias Viviane Aumont, a connu son heure de gloire sur les scènes du Pays de Liège. Les salles de spectacle du Forum, du Palace, du Walhalla, à Liège, du Casino de Spa et du Grand Théâtre de Verviers ont toutes accueilli cette chanteuse à la voix grave et suave. My heart belongs to daddy, Mon amant de Saint-Jean, Besame mucho ... Elle chanta accompagnée des orchestres de Gene Dersin et de Pol Baud. J'ai été bercé par les sons et les images d'une mère passionnée par le monde artistique, moins par les tâches maternelles, par un papa aimant. Je leur dois l'amour de la musique et de la vie. 

>Sur ma vie, je t'ai juré un jour ...

Nous sommes amoureux et le jurons dans l'élan passionné, un serment sur la vie d'aimer jusqu'à notre dernier jour. C'est un engagement à la démesure de l'homme foudroyé par les épreuves, qui traversent et transpercent. D'où vient cette force tellurique qui nous fait trembler lorsque nous aimons plus que nous-même ? Cet autre à qui nous offrons notre vie sans hésiter. Cet autre qui va son chemin et qui nous donne à penser qu'il n'est plus le nôtre. Garder en soi la force des premiers instants pour l'éternité, c'est, finalement, la seule échappatoire qui nous soit donnée. Vivre, c'est surtout aimer plus que d'être aimé. Un acte désespéré par manque de souffle et d'endurance.    

>Quitter la table lorsque l'amour est desservi ...

Les chansons de Charles Aznavour ont bercé mon enfance, mon adolescence, ma vie tout entière. Il ressemble tellement à mon papa, Charles, même prénom, même visage de métèque; c'est un honneur dans mes mots. Il dit les choses universelles des couples déchirés. La dignité qu'il faut revêtir au départ de l'être aimé, la tête haute, quand elle est basse, et que les larmes coulent sur un visage perdu. On cherche dans la foule les raisons de vivre encore et l'on n'y trouve que le vide. L'humanité ressemble alors à un cimetière. Il faut avoir connu ce vertige pour mesurer notre impuissance. Devant le mur et l'impasse, le personnage héroïque s'effondre et fait place à un être pitoyable de tristesse. Il faut savoir sécher ses larmes, tourner le dos et quitter la table lorsque l'amour est desservi. Mais il en est, qui ne savent pas, dans une vie bête à pleurer.

>Classique: la beauté, toujours la beauté

Il en est de certaines musiques comme de certains regards, dès leur découverte, nous sommes sidérés, heureux de l'être, paisiblement ou follement piégés par une émotion indicible. C'est le cas pour moi avec le 2ème mouvement du concerto no 5 pour piano et orchestre de Ludwig van Beethoven.   

>Chanson française: le regard

La France de Jean Ferrat est aussi un peu la mienne. A ceci près, et ce n'est pas une mince affaire, que la révolution, en 2017, ne peut être celle de 1789 et 1793, de 1917 et 1959, ne peut être celle d'une nouvelle terreur, hard ou soft, de Danton, Robespierre, Lénine, Castro, Chavez et Mélenchon. Elle ne peut être non plus celle de la plupart des slogans romantiques et creux, sans lendemain, de mai '68. La révolution, nécessairement, doit être démocratique, citoyenne, basée sur une analyse lucide de l'état de la société ainsi que sur des propositions audacieuses, transgressives et, c'est important, réalistes. Tout discours de repli nationaliste, souverainiste, toute vision complaisante pour une idéologie, de gauche et de droite, toute réduction des dépenses publiques, qui ne vise que les plus faibles et ne touche pas les plus nantis, toute dépense qui n'est pas financée, toute réforme qui n'est pas tenable, tout cela ne peut engendrer que la régression et l'échec, quelle que soit l'origine de ces velléités ou dérives. La révolution, aujourd'hui, c'est précisément dépasser les vieilles recettes, qui n'ont pas fait leurs preuves, c'est oser le travail en commun de personnes de bonne volonté qui, jusque là, s'opposaient dans des batailles stériles, et qui, pourtant, partagent le même souci de la bienveillance sociale et de l'intérêt supérieur d'un pays, d'une nation, d'un peuple. La France est un extraordinaire laboratoire de tous ces enjeux. La première fois que j'ai mis les pieds au pays d'Hugo, j'avais 5 ans. J'ai pleuré en regardant un paysage du Sud, qui me disait, "Te voilà chez toi !". Mes origines françaises, par mon père, coulaient dans mes veines comme sur mon visage. Je n'ai jamais oublié ce moment intime, où le coeur s'enflamme pour une terre comme il peut le faire pour une mère. 14 juillet 2017.

>Jazz: l'état d'esprit

Et puis il y a le jazz, qui a bercé mon enfance et donc toute ma vie. Maman Ireine en jouait de sa voix si "sweet". Je l'évoque ailleurs et j'en reparlerai. Ma soeur aînée, Vivienne, avait épousé un universitaire fou de jazz, Gustave Smeets, fan de l'immense guitariste liégeois, René Thomas, guitariste lui-même. Enfant, Gustave avait fait sa connaissance après-guerre; leurs quartiers se jouxtaient, les Vennes et la Bonne Femme étaient séparés de quelques centaines de mètres. Il aimait tellement son idole qu'il se faisait appeler de son anagramme, Samoht, dans les clubs de Dusseldorf, de Liège ou de Bruxelles. René Thomas fut reconnu dans le monde entier par la communauté du jazz, y compris par les plus grands: "one of the best guitar soloist I have ever heard", dira de lui John Lewis. Il demeura toute sa vie un parfait inconnu dans sa patrie liégeoise. René Thomas mourut d'une overdose, usé et quasi dans la misère, lors d'une tournée en Espagne, en janvier 1975, où il jouait avec Lou Bennet. Un tout petit square caché porte son nom en Cité ardente ... Là, en pensant à cette période, que je vécus du haut de mon enfance et de ma jeune adolescence, je me souviens du festival de Comblain-la-Tour, en vallée de l'Ourthe, où, dans les années '60 et début '70, tout le gratin mondial du jazz défila pour le plus grand bonheur des nombreux amateurs du genre en terre mosane. Je me souviens des clubs, nombreux, notamment du Jazz-In, de l'Old Jazz, de la Gimbarde, de la Cave 22, du Jazzland, du Lion sans voiles, du Seigneur d'Amay, tous situés à Liège, de la Laiterie d'Embourg, du Tiffany's de Beaufays, du Sixty-Six, à Verviers, et du Pol Jazz Club, à Bruxelles. Ma seconde soeur, Andrée, avait épousé de son côté Stéphane Nyst, un homme délicieux et subtil, à la recherche de rentrées d'argent pour entretenir le château de famille, à Presseux, en province de Liège. Avec son frère, Jacques-Louis Nyst, dit Jacky, artiste peintre et poète, ils organisaient des soirées jazz au cours desquelles mes jeunes oreilles ont appris ce qu'étaient un thème, une improvisation, une variation, une Jam Party. J'y ai vu et entendu des gens totalement défoncés, qui refaisaient le monde avec une guitare, un saxo, une batterie, un piano, René Thomas, Jacques Pelzer et sa fille, Micheline, Bobby Jaspar, Félix Simtaine, Milou Struvay, Jean-Marie Troisfontaine, Robert Jeanne, Benoît Quentin ... Trois ingrédients familiaux tombés du ciel ont donc nourri ma passion pour une musique qui sait exprimer, comme nulle autre, je crois, la liberté, l'intensité et l'intimité. 

Viviane Aumont, Ireine, ma maman, sur la scène du Casino de Spa, 1948, avec l'orchestre de Gene Dersin. Coll. personnelle.

                    Le château de Presseux, non loin de Liège, propriété de famille de mon ex-beau-frère, Stéphane Nyst.  

                     Les années '60 y ont vu défiler les meilleurs des jazzmen liégeois, lors de Jam sessions mémorables. 

<Jazz à Liège

                                                                                         René Thomas et Bobby Jaspar, (Photo Robelus, Coll. Robert Pernet).

                                                     SAXO 1000

Saxos: Henri Solbach, Jacques Pelzer, Robert Jeanne, Steve Houben, John Ruocco.

            Rythmique: Michel Herr, Jean-Louis Rassinfosse; Félix Simtaine 

                                                          (Photo J. Joris, Coll. Robert Pernet).

                                                         Son swing et son groove, un régal pour les amateurs !

                                                                                                                    Son phrasé est exceptionnel ! 

   Pour en connaître davantage sur le jazz en Belgique francophone et à Liège particulièrement, coeur battant de cette musique libre,

  les incontournables Dictionnaire du jazz, de Robert Pernet et Jean-Pol Schroeder, et Histoire du jazz à Liège, de Jean-Pol Schroeder    

<Le Top du Top

Deux monuments du jazz, Miles Davis et John Coltrane, ont particulièrement compté dans mon modeste parcours jazzy. Sommet absolu, ce "So What", du 24 mars 1960, à Copenhague. Suivent "On Green Dolphin Street", "All Blues" et "The Theme". Une merveille d'horlogerie, tout en fluidité et rigueur. Installez-vous dans un fauteuil, fermez les yeux et écoutez ...