Le  coin de vue          

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           Ce sont les idées qui doivent débattre entre elles,

          non les personnes qui doivent se battre entre elles !

                                                            A Sarah, ma fille tant aimée !

>Moi, Rol D, je ne fais que passer ...

 

Il y a l'égo, celui du temps qui passe. Il y a l'écho, celui du temps passé. Je ne fais pas exception. Je vais mourir. Je n'ai pas peur, si ce n'est la souffrance et la vieillesse. "Mourir, cela n'est rien, mais vieillir ...". Une vie entière à apprivoiser ce qui, dans l'enfance, est réservé aux vieux, à l'adolescence fascine, à l'âge adulte rôde autour de soi plus qu'en soi, jusqu'au moment où l'extinction des autres et surtout des siens, comme une lancinante ritournelle, contamine l'être tout entier. Un travail est nécessaire. Vivre avec. Oui, mais en quelle compagnie ? Je veux dire de quels moyens humains disposer pour, si pas se réjouir, du moins se satisfaire du sort de soi. Nous n'avons que nous. La solitude est une amie qui ne fait pas de cadeaux. Elle est ontologique à l'existence. Elle est bienveillante et cruelle. Compagne au long cour, nous gagnons à l'écouter chaque fois que la fureur du monde nous emporte. A l'heure d'écrire ces lignes, j'ai 62 ans et, banalement, je me retourne. Ce fut enchanteur mais également difficile. La naissance, avec l'argent, est le plus injuste des héritages. Son tempo et son lieu sont une loterie dont on ne se remet pas. Naître est un destin que seule l'éducation peut contourner sans l'effacer, elle-même dépendante des circonstances. Double handicap, pour les uns, chance renforcée pour les autres. Quand ai-je pris conscience de la condition humaine, devrais-je écrire de la comédie humaine ? Ou plutôt, quand ai-je appris à prendre conscience du poker menteur qui se joue entre le hasard et la nécessité ? A table, avec des domestiques. Je me souviens. J'avais 12 ans. Le beau-père de ma soeur, Andrée, industriel et châtelain de son état, avait décidé de m'interdire l'accès aux dîners qu'il acceptait d'offrir aux personnes de sa condition. Pendant que ces gens ne refaisaient pas le monde, car il les comblait, attachés à leur rang comme une selle à sa monture, devisant entre deux Haut-Brion, j'apprenais ma leçon de classes en partageant une assiette de charcuterie avec le personnel de Monsieur: Arnold, le chauffeur, Justine, la femme de chambre de Madame et Marie, la cuisinière joufflue. Ce n'était pas désagréable. Ils étaient gentils et prévenants. Etait-ce parce que j'étais le petit frère de la belle-fille de Monsieur ou parce que je ne leur étais pas tout-à-fait étranger ? A la maison, chez mes parents, bien que d'un milieu de la classe moyenne, nous n'avions ni chauffeur, si ce n'est papa, ni une aussi grande cuisine pour y faire des repas que nous ne mangions pas et y loger trois serviteurs. Ainsi, je découvris que l'argent avait le pouvoir d'acheter des biens, mais encore des personnes et que celles-ci, par la magie d'un ordre qu'on eut dit naturel, en étaient satisfaites. Cette expérience originelle est le marqueur de ma conscience politique. Les années qui suivirent renforcèrent ma conviction que la violence du déterminisme social était insupportable. Je n'ai pas changé, rebelle je fus, rebelle je reste. Toutefois, ma révolte intime, celle qui puise son énergie dans l'expérience de l'humiliation, n'emprunte plus les mêmes chemins. J'ai renoncé depuis longtemps au vocabulaire flamboyant d'une certaine gauche, qui se fait plaisir en ignorant la lucidité. J'ai cessé d'affronter les moulins à vent qui tournaient dans ma tête sans rompre avec la quête. Je n'ai jamais cru à la révolution marxiste. Même communiste, dans mes jeunes années, j'ai combattu cette conception, en dernière analyse, comme ils disent, simpliste et donc totalitaire. Elle réduit l'Homme à sa dimension organique, en oubliant son aspiration légitime au bonheur personnel. Il doit y avoir une issue positive à la cohabitation de l'individu et du collectif. Une autre bataille que je crois gagnable, qui a divisé depuis trop longtemps la gauche et la droite, c'est la conciliation des exigences sociales dues aux travailleurs avec les impératifs économiques des entreprises. A l'aube de la vieillesse, je ne donne mon enthousiasme qu'au respect du réel, sans renoncer à l'aspiration d'un meilleur possible. Ici même, je souhaite laisser de mon passage le témoignage d'un homme qui aura vécu les épisodes contrastés de sa vie avec passion et impatience. Je garde la première, car elle continue à nourrir mes désirs et mes rêves. J'abandonne la seconde, à qui voudra la chevaucher, parce qu'elle ne fait plus sens à mes yeux. Lire comme écrire sont des actes d'amour. Alors, chers amis, aimez, mais pas trop tard. 

                     Il faut apprendre à manger son chapeau !