>Faits d'hiver !

Raconter un fait divers n'est pas anecdotique. Il y fait froid, très froid, c'est pourquoi je les appelle faits d'hiver. J'ai souvent observé qu'il était mal traité, ici et là. La presse populiste en fait ses choux gras; le sens y cède le pas au sensationnel. La pensée de salon le renvoie à l'écume des jours. Moi, j'y vois le signifiant, le récit relaté du fait, et son signifié, l'information qu'il recèle, intimement liés. C'est pour ça que je m'y suis attardé plus d'une fois. Simenon, au XXème siècle, d'une atmosphère, d'un profil et d'un crime, dépeint une société, une petite bourgeoisie provinciale en mal d'existence. Au XIXème, Balzac, Flaubert, Zola montrent une noblesse et un clergé s'effaçant de la scène de l'histoire, une bourgeoisie tenaillée par la quête du pouvoir et des sentiments, une classe ouvrière déchirée. Dans chaque vie, les faits divers ne disent leur dernier mot qu'en toute fin de route. Les oubliés et les marquants, les petits et les grands sèment les germes de nos joies, de nos souffrances, de nos peurs, de nos cauchemars et de nos rêves. Ma vie n'y a pas échappé.  

>Certains découvrent la lune !

Depuis le début, l'enquête sur les tueurs du Brabant pose question, car, quels qu'ont été les enquêteurs depuis 34 ans, elle est apparue douteuse, voire orientée. De 1983 à 1985, les attaques meurtrières dans les magasins Delhaize firent 28 morts et de nombreux blessés. A l'aune des récentes révélations (*), il faut s'intéresser à l'épisode de l'attaque militaire, sous couvert d'un exercice commun de l'OTAN, de la caserne de Vielsam, en mai 1984, où un militaire belge fut tué, le sous-officier de garde, Carl Fresches. A l'occasion de cet "entraînement", des armes de combat ont été volées et des traces de ces armes, des douilles, semblent avoir été retrouvées plus tard sur d'autres scènes de crime. Il serait utile d'analyser de plus près, enfin sans tabous, la présence de gendarmes de l'ex-Brigade Diane lors des attaques des magasins Delhaize et les relations que l'Etat-major de la gendarmerie de l'époque, pour ne pas le nommer, le général Baurir et son entourage direct, entretenait avec des membres de la Sûreté de l'Etat ainsi que certains truands. Le témoignage interpellant du frère d'un des présumés meurtriers confirme ce que l'on savait, et non supposait, depuis longtemps; à savoir, le rôle joué par un groupe de gendarmes d'élite dans cette tragédie. Mais il faut voir cet épisode de plus haut et de plus loin. Relisons ce passage du livre d'investigation de Jean Mottard, avocat et homme politique liégeois, et René Haquin, journaliste au "Soir" de Bruxelles, tous deux décédés, "Les tueries du Brabant", Editions Complexe, 1990: "(...) L'ancien gendarme Lekeu et d'autres ont parlé d'une tentative de coup d'Etat. On trouve des indices qui donnent à penser à une oeuvre de longue haleine, orchestrée peut-être de l'étranger, destinée à contraindre le pays à se restructurer sur le modèle voulu par ceux qui ont organisé le complot. (...)" Il ne serait pas inutile non plus de mettre en parallèle les événements tragiques que se sont passés en Italie et en Belgique au cours des années fin '70 et '80. L'existence dans ces deux pays du réseau "Gladio", mis en place clandestinement après la Seconde Guerre mondiale, afin de pouvoir faire face à une éventuelle invasion des chars soviétiques. Les deux "ventres mous" de l'OTAN à l'époque, chacun le savait, c'était précisément l'Italie, où l'accession au pouvoir des communistes d'Enrico Berlinguer, en alliance avec la Démocratie chrétienne d'Aldo Mauro, le fameux "compromis historique", devenait possible, et la Belgique, Etat considéré comme déliquescent à Washington, gangréné à la fois par une guerre communautaire Nord/Sud et des syndicats marxistes, ne présageait rien de bon pour la solidité des forces atlantiques européennes. Les Brigades Rouges d'un côté, l'assassinat, entre autres, du président de la Démocratie chrétienne; l'extrême droite noire de l'autre et l'attentat de la gare de Bologne, qui fit 85 morts et plus de 200 blessés. Les Cellules Communistes Combattantes (CCC), avec l'attentat, parmi d'autres, contre le siège du patronat à Bruxelles, qui fit deux morts, deux pompiers; les Tueurs du Brabant wallon dans les magasins et sur les parkings Delhaize, dont on connait le bilan. A y regarder de plus près, les années qui suivirent ces séries d'attentats coïncident à Rome comme à Bruxelles avec l'augmentation très sensible des budgets alloués aux forces de l'ordre, Polizia di Stato et Gendarmerie, dès lors toutes deux considérées comme un Etat dans l'Etat sans réel contrôle démocratique. Pour la Belgique, il n'est pas inutile de rappeler que quelques années plus tard, le ministre socialiste flamand de l'Intérieur, de 1988 à 1994, Louis Tobback, proposa et décida de désarmer la gendarmerie, jugée trop dangereuse, elle-même fusionnée et donc dissoute par après avec la Police fédérale en 2001 ... Cherchez l'erreur !

23 octobre 2017.

(*) Un homme de Termonde, Flandre, a affirmé, en décembre dernier, que son frère, un certain Christiaan Bonkoffsky, décédé il y a deux ans, ancien membre de la Brigade Diane de la gendarmerie, sur son lit de mort, lui a confié qu'il était l'un des tueurs recherchés, mieux connu sous l'appellation du "géant".

A Marie Trintignant,

A Barbara.

À leurs sœurs massacrées

dans le silence et l’indifférence.

A celles aussi qui ont ont repris le chemin de la vie.

 

Du rouge aux lèvres

 

Elle a du rouge aux lèvres et du vert dans les yeux

Elle a du sang qui coule sur sa blouse déchirée

Elle a rougi ses rêves brûlés entre les bleus

Elle a saoulé l’espoir par ses larmes fatiguées

 

Cassée elle n’en peut plus de sa main en marteau

Quand il tonne à grand coups sur le bois de sa peau

Le corps qui n’en peut plus du fardeau de l’étau

Le cœur qui rend larmes tout au bout du rouleau

 

C’est une onde de la vie une ombre dans la nuit

Qui passe tout à côté sans un cri et sans bruit

Elle ne sait où s’étendre et parler de ses cendres

Elle ne sait où se rendre et marcher ou se pendre

 

Elle a perdu le monde à force de ne rien dire

Elle a des souvenirs mais plus aucun projet

Elle a vécu l’immonde seule à le maudire

Elle a pour tout sourire son enfance en portrait

 

Faut-il continuer faut-il abandonner

La vie est un combat la vie n’existe pas

Et Dieu barricadé l’a-t-il seulement aidée

Lorsqu’elle demanda de ne plus avoir froid

 

C’est une longue nuit une ombre qui nous fuit

Elle ne dérange personne car personne ne le sait

Qui passe à nos côtés sans un cri et sans bruit

Elle a mal à sa vie et sa vie qui la hait

 

A l’aube dans la ville une voix s’est approchée

Sur un banc passager de l’enfer elle sortit

Mi-closes les paupières pour un peu déridées

Se sont entrouvertes sur un visage qui sourit 

 

Petite sœur lui dit-il je vois ta grande peine

Nous sommes tes amies sans glaive et sans gloire

Renoncer à renaître n’est pas dans nos gênes

Cette folle pensée à laquelle il faut croire

 

C’est un monde adouci c’est une ombre une envie

Qui passe à son côté sans un cri et sans bruit

Elle a choisi de dire et d’entendre sa lésion

Elle a pour cette raison retrouvé le frisson

 

Le temps de prendre le temps à refaire les chemins

A comprendre le pourquoi à saisir le comment

La souffrance partagée jusqu’au sens du chagrin

L’innocence coupable jusqu’au dernier moment

 

Elle a du rouge à lèvres et du vert dans les cieux

Elle a du sang qui coule dans ses veines gonflées

Elle a sorti ses rêves et veut y croire pour deux

Elle a trinqué ce soir à ses armes déposées

 

RD, Uzès, le 15 août 2003.

>L'assassin, le verdict et le 6ème juré   

Barbara avait 25 ans et la vie devant elle. Elle était la soeur de mon ex-épouse, Nathalie, et donc la tante de ma fille, Sarah, qui n'avait que 5 ans au moment des faits. Elle était surtout la fille de Nicole et Willy, mes ex-beaux-parents. Qui dira l'extrême souffrance derrière la pudeur de ces deux êtres détruits ? Ma jeune belle-soeur était comédienne et aimait le théâtre, qui, tôt ou tard, l'aurait fait découvrir. Son petit ami de l'époque, qui la présentait comme un trophée, en a décidé autrement. Dans la nuit du 1er au 2 mai 2001, il l'a massacrée, égorgée et décapitée. Barbara est morte une deuxième fois, en octobre 2003, lors du verdict d'acquittement de son assassin, en dépit des preuves ADN et de ses nombreux mensonges sur son emploi du temps. Barbara a succombé une troisième fois, cinq ans plus tard, lors de déclarations écoeurantes au quotidien flamand, De Morgen, du 6ème juré de la Cour d'assises de Bruxelles. Celui-là même qui siégea aux côtés de onze autres citoyens membres du jury populaire. Mes ex-beaux-parents, mon ex-femme et moi-même, partie civile, après le malheur de la perte tragique d'un être cher, avions espéré un procès juste, éclairant, sans faiblesse, car plus que la présomption, avec les enquêteurs, nos avocats et le Procureur général, nous étions habités par la conviction de la culpabilité de l'accusé. Rien ne s'est passé d'attendu dans ce procès, qu'un avocat, étranger à l'affaire, qualifiera plus tard de "biaisé" ... Aujourd'hui, nous savons qu'il le fut gravement. La vérité judiciaire s'arrange parfois avec la vérité. Nous n'avons que le silence de la justice, une tombe discrète dans la périphérie bruxelloise et l'absence de Barbara pour faire un deuil impossible. 21mars 2017.

>Ils bricolent les verdicts

Il y a quelques semaines, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait l’Etat belge, considérant qu’en l’absence de motivation du verdict rendu par le jury de la cour d’assises de Liège, Richard Taxquet, condamné dans le cadre de l’assassinat d’André Cools, n’avait pas bénéficié d’un procès équitable.

Depuis, les autorités judiciaires belges cherchent à répondre tant bien que mal aux considérations de la Cour de Strasbourg, en attendant que soit modifiée la loi réglant le fonctionnement de la cour d’assises.

Chaque juridiction agit à sa façon, ce qui fait plutôt désordre. Récemment, dans le quotidien flamand "Gazet van Antwerpen", des membres du Conseil supérieur de la Justice estimaient que la manière dont le jury motive son verdict à Gand était plus appropriée que celle dont il œuvre à Anvers.

A Gand, les juges professionnels transcrivent la motivation avec le jury populaire lorsqu’ils se concertent ensemble sur la peine à infliger après la déclaration de culpabilité. A Anvers, la cour pose beaucoup de questions complémentaires. D’après certains juristes, ce ne serait pas la meilleure des formules.

Quoi qu’il en soit, le débat actuel a entraîné une réaction de Willy et Nicole VO., Nathalie W. et Roland D., parties civiles dans le procès d’assises qui a fait suite à l’assassinat de Barbara VO., égorgée dans la nuit du premier au deux mai 2001.

Ce procès, devant la cour d’assises de Bruxelles-Capitale, avait donné lieu, à la surprise de nombreux observateurs, à l’acquittement de l’accusé. La famille de la victime (Roland D. fut membre de la commission de réflexion sur la réforme de la cour d’assises mise sur pied par Laurette Onkelinx, alors ministre de la Justice) avait regretté, en son temps, que le jury ne motive pas ses verdicts et qu’aucun appel ne soit possible après un arrêt de cour d’assises.

Elle revient à la charge, à la lueur de l’arrêt de la Cour européenne, mais aussi à la suite de confidences faites voici quelques jours au "Morgen" par un des jurés du procès, lequel a reconnu avoir "instrumentalisé" ses collègues jurés à l’occasion des délibérations. Des rumeurs avaient déjà couru à ce sujet à l’époque, qui semblent donc se confirmer.

Quoi qu’il en soit, la famille VO. prend la défense de l’institution du jury populaire mais plaide, comme d’autres, pour une réforme en profondeur de la cour d’assises "réceptacle de bien des fantasmes démocratiques".

"Une loterie"

Selon elle, la cour d’assises est d’abord une loterie, qui fait appel à des jurés la plupart du temps issus des mêmes milieux socio-professionnels et présentant les mêmes profils, auxquels on demande de devenir, en une petite semaine, de quasi professionnels de la justice, amenés à juger les crimes les plus graves sans en avoir les moyens, ni en termes de connaissances, ni en termes de compétences. La famille se plaint surtout que le verdict ne soit point motivé, ce qui implique que ni l’accusé, ni les parties civiles ne savent pourquoi on en arrive à un acquittement ou à une condamnation. Elle regrette aussi l’absence de possibilité d’appel. "Imaginons que l’appel n’ait pas existé en France. Dans le procès d’Outreau, les personnes condamnées en première instance n’auraient jamais retrouvé l’honneur et la liberté", relèvent les membres de la famille VO., qui ont demandé audience au ministre de la Justice. Pour elle, il est temps de mettre la justice belge en conformité "avec les droits des justiciables, la transparence des procédures et la vitalité d’une authentique démocratie". "La Libre Belgique", 10 février 2009.

>Louise, ma petite Française au sourire si doux !

Rien ne change, les hommes barbares perpétuent leurs crimes en toute impunité. Ce 9 octobre 2017, une jeune femme, qui ne demandait qu'à vivre, a été massacrée par un voisin de 54 ans dans un quartier populaire de Liège. Ce "fait divers", qui nourrit la chronique journalistique et le voyeurisme lambda, a bouleversé les Liégeois, qui se demandent, une nouvelle fois, qu'a fait la police pour éviter ce drame ? Car le meurtrier est un récidiviste connu des services de la justice et la victime, harcelée à plusieurs reprises par l'individu, avait signalé les faits aux autorités policières. En vain ! L'assassinat de cette jeune française de 24 ans m'a fortement choqué. Voici un peu plus de deux ans, je me suis rendu dans un magasin de literie, afin d'acquérir un lit et deux matelas pour équiper une chambre d'amis de la maison. J'ai sympathisé avec trois personnes, une jeune femme, sa maman et son papa, qui venaient d'acheter un matelas pour équiper le nouveau kot de leur fille. Les parents débarquaient du Mans, dans la Sarthe, leur voiture était pleine, ils m'ont demandé de prendre en charge Louise, leur fille, et de les suivre en voiture jusqu'à l'adresse liégeoise où elle venait de louer sa chambre d'étudiante, rue Bas-Huez, dans le quartier de Longdoz-Amercoeur. Je me souviens leur avoir dit, je ne sais trop pourquoi, sans doute le souvenir d'échos lointains, que ce quartier n'était pas très safe. Nous avons longuement échangé, sur la Cité ardente et son ambiance festive, sur l'amour de la France. Ils me disaient combien ils étaient heureux que Louise s'épanouisse à Liège et poursuive avec succès des études en médecine vétérinaire à l'université, au Sart-Tilman. Louise terminait sa 1ère Bac et s'apprêtait à entrer en Bac 2. Lors de cette rentrée 2017, elle venait de commencer sa 1ère Master, soit sa 4ème année. Elle avait ainsi franchi les grandes murailles des premières années de ces études si difficiles. Je ne les ai plus jamais revus. A l'annonce du meurtre atroce, j'ai d'abord hésité à reconnaître ma petite française. Après avoir recoupé quelques informations, il m'est apparu qu'il s'agissait bien d'elle. Je n'ai pu retenir mon émotion. J'ai repensé à Marie Trintignant, à Barbara, pas la chanteuse, et à tant d'autres femmes, massacrées par des compagnons ou des étrangers ivres de leurs pulsions et de leur violence, incapables de s'approprier cette phrase si juste d'Albert Camus: "Un homme, ça s'empêche !". Louise avait toute la vie devant elle. Jamais, je n'oublierai son doux sourire, sa gentillesse et sa joie d'être liégeoise pour quelques années. 

Le 13 octobre 2017.